La réinvention de la machine à écrire

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Remington, Brother, Olympia, Smith Corona... Tous ces noms surannés sonnent comme de la musique aux oreilles des amoureux de la machine à écrire. Dénouement prévisible en cette ère hypernumérique qui voit renaître la table tournante et le téléphone à roulette: la machine à écrire reprend ses lettres de noblesse, et pas seulement comme objet de déco pour hipsters nostalgiques.

Photo en noir et blanc de Jack Kerouac qui tape frénétiquement sur sa machine à écrire comme sur un piano, composant la prose musicale de Sur la route. Jacques Poulin, qui rédige à la machine debout, à la table de travail de son appartement de Paris. Susan Sontag, George Orwell, Dorothy Parker, installés à leur bureau de travail, une cigarette au bec, qui ne craignent guère de voir la cendre consumer leur manuscrit émergent.

Et ces jours-ci, c'est Tom Hanks, amoureux et collectionneur de machines à écrire - il en possède plus de 250 -, qui ravive la flamme pour l'écriture à la machine dans le documentaire California Typewriter.

N'en déplaise aux marchands d'applications, aux inventeurs d'algorithmes, aux vendeurs d'ordinateurs et aux hyperconnectés en réseaux sociaux: les promesses de la machine à écrire séduisent, intriguent, ouvrent une fenêtre sur un passé romantique limité dans ses possibilités de «copier-coller».

Dans la vitrine de la papeterie Nota Bene, au centre-ville de Montréal, une vingtaine de Smith Corona, Remington, Olympia, Royal et Olivetti vintage attendent sagement de trouver preneur. Selon le propriétaire de ce commerce fréquenté pour ses papiers, carnets Moleskine, plumes à encre et autres accessoires «non virtuels», la quasi-totalité de ces machines devrait trouver preneurs.

«Certains de nos clients les achètent pour des raisons sentimentales, d'autres s'en servent comme décoration. Il y a des gens qui veulent carrément se débrancher de l'internet, et des journalistes et auteurs pour qui la machine à écrire incarne un idéal romantique, associé aux grands écrivains», explique Russell Hemsworth, propriétaire de la papeterie Nota Bene.

Chez Nota Bene, tout a commencé lors d'une Nuit blanche de février, il y a sept ans. «On a engagé un musicien électronique pour un petit party dans notre galerie située à la mezzanine de la boutique. Cet artiste, un passionné de machines à écrire, m'a demandé s'il pouvait en apporter quelques-unes. On y a mis du papier à imprimante Doc Matrix et invité les gens à écrire des mots, des phrases. Les gens ont embarqué: il y avait une file d'attente devant les machines ! Par la suite, un client qui fréquentait l'Université McGill m'a parlé d'un réparateur au New Jersey qui pouvait nous fournir en machines à écrire. Il est devenu mon contact, pour me procurer celles qu'on déploie dans la vitrine», raconte Russell Hemsworth.

L'amour de la machine

«Nous affirmons notre droit de résister au paradigme, de nous rebeller contre le régime de l'information, d'échapper au flot de données. Nous réclamons l'autosuffisance, la vie privée et la cohérence contre la dépendance, la surveillance et la désintégration.»

Voici les premières lignes du «Manifeste d'insurrection de la machine à écrire», qui a été révélé dans le documentaire California Typewriter, réalisé par Tom Hanks. Hommage à cet engin d'autrefois, le film braque la caméra sur des amateurs de l'écriture débranchée comme le musicien John Mayer, le dramaturge Sam Shepard (mort en juillet dernier) et l'artiste Jeremy Mayer, qui démantèle des machines à écrire pour en faire des sculptures.

En entrevue avec le Globe and Mail, Tom Hanks évoquait sa passion pour les machines à écrire et, dans le même souffle, ce qui séduit chez ces appareils du siècle dernier.

«Les gens succombent au glamour et au côté romantique des machines à écrire. Même les enfants sont ravis par la possibilité de taper une lettre à la machine.»

En cette époque marquée par la surveillance, l'obsession pour le cryptage de données et autres leçons léguées par les courriels d'Hillary Clinton, le retour à la bonne vieille machine à écrire apparaît comme une solution aussi simple qu'efficace. En 2014, des politiciens allemands auraient envisagé le retour à l'usage de la machine à écrire, dans la foulée du scandale américain autour de la surveillance.

Cela étant dit, même si leur attrait pour cette ancienne méthode n'a rien à voir avec des considérations de surveillance, certains grands et petits enfants sages n'ont pas connu une époque sans Wikipédia, sans correcteur automatique, sans «nuages» pour archiver...

«Ça me rappelle l'histoire d'une jeune cliente de 9 ans, qui a demandé une machine à écrire pour Noël, évoque Russell Hemsworth. Ses parents ont cru qu'il ne s'agissait que d'une phase. Mais elle a persisté et est revenue à la charge toute l'année. Donc il y a un futur et une relève!», estime le vendeur qui, de temps en temps, tape des étiquettes et autres missives à la machine.

«J'adore les vieilles machines à écrire, mais j'écris encore avec un ordinateur», indique Dan Bilefsky, nouveau correspondant du New York Times à Montréal.

Faisant les louanges du design italien exquis des Olivetti, soulignant la robustesse allemande des Olympia, Russell Hemsworth voue une passion renouvelée à ces machines qui se vendent entre 200 et 500 $ (mallette, garantie de six mois et livre d'instructions inclus).

Plusieurs d'entre elles, dit-il, se retrouvent dans des décors pour le cinéma. Toutes ont été restaurées et ont une longueur d'avance sur les ordinateurs en matière de longévité. «Ce sont des machines qui ont entre 50 et 60 ans. Donc on peut être assuré qu'elles vont durer.»




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