Quatre fois Paul Auster

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Paul Auster

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Sonia Sarfati
La Presse

Après quatre ans de silence sur la scène littéraire, Paul Auster nous revient avec 4 3 2 1. Son 17e roman, de très loin le plus long (864 pages), qui paraîtra en français au début de l'an prochain. Pour faire écho au titre de cette oeuvre ambitieuse, La Presse a interviewé l'immense homme de lettres en 4 temps, lors de son passage à Montréal la semaine dernière.

Livre: 4 3 2 1, de Paul Auster.... (Photo McClelland & Stewart) - image 1.0

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Livre: 4 3 2 1, de Paul Auster. CrŽdit: McClelland & Stewart.

Photo McClelland & Stewart

Le roman

« Ma géographie et ma chronologie, pas mon histoire »

Un personnage, mais quatre vies. Un nom, Archie Ferguson, mais quatre destins. Même date et lieu de naissance, le 3 mars 1947 au New Jersey. Mêmes parents, de classe moyenne. Même bagage génétique. Mais, oui, quatre vies. Parce que Paul Auster l'a décidé ainsi. Appliquant à l'enfant/aux enfants qu'il suivra jusqu'à ses/leurs 21 ans la question de tous les possibles : « What if... ? » (Et si... ?)

4 3 2 1, c'est quatre fois une vie, ou une fois quatre vies. Menée(s) sur des voies parallèles. Débouchant sur un coup d'éclat « austérien ». Et marquées, chacune, par des événements, des lieux, des amours, des goûts faisant partie de la vie, passée, présente, du romancier.

Ici, ce garçon frappé par un éclair : « J'avais 14 ans, il se trouvait près de moi, ça me hante encore. » Là, son amour pour le baseball, pour Laurel et Hardy. Ailleurs, le New Jersey, Brooklyn, Paris. Et, partout, l'écriture. Les quatre Archie écriront. Poésie, journalisme, essai, roman. Ils écriront.

« Archie 1 est timide, introspectif, mélancolique. Mais après son accident, il gagne en confiance en lui. Archie 2 est intelligent, courageux. C'est un garçon merveilleux. Archie 3 perd son père à 7 ans. Il est confus, désobéissant, il commet des erreurs, mais en même temps, il est le plus facile à aimer. Archie 4 est en conflit ouvert avec son père. Il est en colère, rigide. Et aucun d'entre eux n'est moi. Je partage ici ma géographie et ma chronologie, pas mon histoire. »

Ce quatuor, Paul Auster le présente en sept « maîtres chapitres » divisés en quatre sections, chacune se penchant sur un des Archie, le suivant de sa naissance à sa vingtaine. Pas après : « Je parle du développement humain et ce développement se fait beaucoup et rapidement en début de vie. Après, tout devient plus lent. Et puis, historiquement, quelque chose s'est terminé au début des années 70. » Le romancier préférait se pencher sur les années 50 et, surtout, 60. L'assassinat de John F. Kennedy. Les manifestations contre la guerre du Viêtnam. Le mouvement des droits civils. Etc.

Tout cela est vu et revu dans 4 3 2 1 à travers le prisme des différents Archie. Et par l'intermédiaire de phrases s'étalant parfois sur plus d'une page. Essoufflant ? Enivrant plutôt. Elles dansent et font danser le lecteur sur une musique « austérienne » qui a commencé à se faire entendre dans Sunset Park et Chroniques d'hiver. « Je me suis grisé de ces longues phrases ! fait-il en riant. On peut voir ça comme une évolution de l'écrivain. »

Pour le lecteur, la tentation pourrait être, lorsqu'il entre dans le deuxième giga-chapitre, de suivre Archie 1 jusqu'au bout, de revenir sur ses pas et d'aller à la rencontre d'Archie 2, et ainsi de suite. Ce serait une erreur. « Je n'ai pas pensé le récit de cette façon. Je l'ai bâti comme un tourbillon. Ne pas l'aborder page après page, ce serait se priver de sa chorégraphie. »

Une chorégraphie si pleine de similitudes et de différences, si précise dans les détails, qu'il est à peine concevable que Paul Auster l'ait improvisée. Pourtant. S'il avait une idée générale de l'ensemble, il n'avait pas de plan, il n'a pas pris de notes. « Tout le livre est dans ma tête aussi bien que dans mon corps. Vous savez, je fais ça depuis longtemps (rires). Pour moi, l'acte d'écrire est à la fois intellectuel, physique et instinctif. Chaque jour, je descendais dans ma petite pièce, je ne savais pas ce qui m'y attendait, et tranquillement, les choses survenaient. »

Magie ? Travail, plutôt. Expérience. Et talent.

L'écriture

« Une formidable aventure en territoires inconnus »

Pour qui aime lire, il n'y a rien de plus fascinant qu'entendre, écouter un écrivain parler de son art. Quand l'écrivain s'appelle Paul Auster, la virée est exaltante - même quand on en connaît (ou croit connaître) certaines étapes.

« Écrire des livres, dit-il, c'est un peu comme aller dans une autre dimension, c'est une formidable aventure en territoires inconnus. Vous ne savez pas ce qui y attend vos personnages, alors vous devez être très attentif et à leur écoute. Écrire des romans, ce n'est pas jouer au marionnettiste parce que vos personnages ne sont pas - ne doivent pas être - des pantins. Ils sont... humains. Ils vivent en moi autant que les êtres humains "véritables". C'est cela, être un écrivain. »

Il est de notoriété publique que l'auteur de La cité de verre, de Léviathan, de L'invention de la solitude travaille... à mains nues. Pas d'ordinateur. Il n'en possède pas. Il écrit à la main, dans des carnets Clairefontaine, toujours à pages quadrillées. Au stylo ou au crayon.

« J'écris un paragraphe, je le corrige, je le réécris au propre en dessous, je le recorrige. Quand je suis satisfait, je passe à la machine à écrire. » Entrée en scène de sa vieille Olympia, fabriquée en 1961, achetée 40 $ en 1974. Non, elle n'est pas électrique. Il en possède des rubans en quantité et il connaît le seul homme qui, à New York, peut la réparer. « Je tape, puis je réécris et je corrige encore et encore, jusqu'à ce que je ne puisse pas aller plus loin. »

Le tapuscrit terminé, il le confie à une assistante dont la mission sera de tout transférer dans un ordinateur. Suivront de énièmes corrections. « C'est ainsi que j'écris un livre. C'est ainsi que j'ai écrit tous mes livres. » Balançant « des bribes de ma vie dans des mondes inventés, et ça devient de la fiction ».

La vie

« Siri a fait de moi une meilleure personne. »

Le 23 février, 20 jours après son 70e anniversaire, Paul Auster a célébré ses 36 ans de vie commune avec Siri Hustvedt. Romancière, essayiste, conférencière, poète, intellectuelle. « Elle est incroyablement brillante et fait beaucoup plus de choses que moi », fait-il. Ses lèvres sourient tandis que l'admiration qu'il porte à celle avec qui il forme un couple mythique charge sa voix, ses yeux.

Ils sont, toujours, le premier lecteur l'un de l'autre. Ainsi, pendant quatre jours, elle n'a fait que lire le manuscrit de 4 3 2 1. Plus de 1100 pages. « Elle l'a aimé. Il n'y avait qu'un mot - je ne me souviens pas lequel - qu'elle m'a suggéré de changer. J'ai relu le passage. Elle avait raison. »

Bref, à 70 ans, Paul Auster est amoureux. Et il se sent bien. Même s'il se dit « exténué, éviscéré » par ce roman qu'il décrit comme « un éléphant, mais un éléphant qui sprinte, j'espère ! ». Chose certaine, le bouquin « sprinte » en termes de ventes : pour la première fois, le romancier qui incarne le « nul n'est prophète en son pays » (il a toujours été plus populaire à l'extérieur des États-Unis) s'est retrouvé sur la liste des best-sellers du New York Times.

Ce qui ne l'empêche pas d'affirmer que jamais plus il ne se lancera dans une oeuvre de cette envergure. « Je ne peux même pas imaginer comment je m'y prendrais. » Il ne lui a pourtant fallu « que » trois ans pour accoucher de cette brique. « Ce qui est très rapide pour moi. »

Mais même s'il n'a pour l'instant rien amorcé - « J'accorde des entrevues depuis quatre mois et demi, et ça va continuer ainsi pour plusieurs semaines » -, il écrira encore. Il ne peut faire autrement. « Je ne prendrai jamais ma retraite. » On s'en réjouit.

La politique

« Il faut continuer de résister. »

Le jour des dernières élections américaines, Siri Hustvedt s'envolait pour l'Allemagne, où elle donnait une conférence. Paul Auster a, du coup, demandé à leur fille, Sophie, de passer la soirée avec lui.

« Je ne voulais pas être seul, j'avais des doutes quant à la victoire de Clinton. Ils se sont rapidement confirmés. (Pause.) C'est terrible, terrible, ce qui se passe dans ce pays. C'est comme un cauchemar qui n'en finit pas. Chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles », fait celui qui envisage sérieusement, à cause de l'élection de Donald Trump, d'accepter le poste de président du Centre américain du PEN international (regroupement d'écrivains qui milite pour la paix, la tolérance, la liberté d'expression).

Aux yeux de l'écrivain, à cause du nouveau commandant en chef des États-Unis, « le pays est aujourd'hui divisé en deux parties qui ne peuvent se parler. C'est la guerre civile, sans les armes ».

Une chose, une seulement, lui permet de ne pas envisager complètement en noir les prochaines années : « Ce formidable élan d'activisme que l'on voit depuis le 21 janvier, alors que cinq millions de personnes sont descendues dans les rues. Je n'ai rien vu de tel depuis 50 ans. C'est profond, c'est viscéral et ça ne s'arrêtera pas. Parce qu'il faut continuer de résister. »

Mais l'inquiétude demeure. Elle aussi profonde, viscérale, avec la montée du racisme dans ce pays qu'il aime. « En 2008, avec l'élection d'Obama, on pensait avoir fait un grand pas en avant, que tout irait mieux. Et c'est le pire qui s'est produit. Le contrecoup à son endroit a été si fort que je dirais que de 25 à 35 % du pays le détestait de la façon dont, aujourd'hui, je déteste Trump. Le racisme s'est mis à bouillonner - et ce n'est pas aujourd'hui que ça va s'arrêter » dans ce pays « plus à droite que tous les autres ». La résistance, répète-t-il. Elle s'impose. Il la pratique.

4 3 2 1

Paul Auster

Henry Holt and Co

864 pages




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