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Le grand de la BD Marcel Gotlib s'éteint à 82 ans

Marcel Gotlib... (PHOTO FRANCOIS GUILLOT, AFP)

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Marcel Gotlib

PHOTO FRANCOIS GUILLOT, AFP

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(PARIS) Des générations de lecteurs de bédés sont orphelins aujourd'hui. Marcel Gottlieb, alias Gotlib, est mort hier en France à l'âge de 82 ans. Ce monstre sacré du neuvième art, père de Gai-Luron, du prof Burp, du Hamster Jovial, de l'inspecteur Bougret, de Pervers Pépère et de Super-Dupont, entre autres, a laissé une marque indélébile dans l'histoire de la bédé française et dans les coeurs de tous ses fans.

Qu'est-ce qu'il nous aura régalés, Gotlib! C'est de sa faute si on a développé un humour potache et absurde dès l'enfance.

Pour beaucoup de lecteurs, la découverte a commencé dans les années 60 en lisant les magazines Pilote ou Pif-Gadget, avec le personnage de chien stoïque Gai-Luron, les fameux Dingodossiers (en collaboration avec Goscinny) et son incontournable Rubrique-à-brac. Et tout le monde l'a suivi ensuite dans son émancipation et son coup de crayon rebelle lorsqu'il a lancé les magazines L'écho des Savanes (1972) et Fluide Glacial (1975).

Il aura été la star incontestée de la bédé française dans les années 70 - il aimait d'ailleurs se moquer de lui en se dessinant «seul au sommet» de son art - qui aura influencé des tonnes de bédéistes et même au-delà de ce milieu. Pensons à l'humoriste Michel Courtemanche, dont les grimaces rappellent les traits surdimensionnés des personnages de ce génie du dessin.

Il avait déposé son crayon au milieu des années 80, les mains et le dos usés par un métier qu'il a passionnément pratiqué, laissant une oeuvre indépassable dans son genre. De fait, il nous manquait depuis bien avant son départ définitif.

L'ombre de la Shoah

Étrange destin que celui de Marcel Gottlieb, né en 1934 un 14 juillet à Paris dans le 18e arrondissement, et dont les parents étaient des juifs de Hongrie. Son père a été assassiné à Buchenwald, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tandis que le jeune Marcel, échappant de peu aux rafles, avait été caché par sa mère à la campagne. Pendant longtemps, le bédéiste abordera très peu cette tragédie familiale et ses origines juives, avant d'écrire son autobiographie J'existe, je me suis rencontré, publiée en 1993. Il aura tout de même eu droit à une exposition sur son oeuvre en 2014 au Musée d'art et d'histoire du judaïsme. En entrevue au Nouvel Observateur pour l'inauguration, il avait expliqué ce mutisme.

«La religion juive, je ne lui ai jamais dit adieu, ni bonjour, ni bienvenue. Moi, la religion, que ce soit celle des juifs ou des musulmans, je trouve ça con.» - Gotlib au Nouvel Observateur en 2014

«J'avais 14 ans quand ma mère s'est soudain rappelé que je devais faire ma bar-mitsvah. Si on m'avait demandé mon avis, j'aurais dit que ce n'était pas la peine», avait-il ajouté.

Gotlib était bien de sa génération, la soixante-huitarde allergique aux règles, jamais très loin du blasphème, mais sans aucune méchanceté. On se souvient de ces planches dans Rhââ Lovely (sa série très adulte et très cochonne, qui a émoustillé et fait rigoler en même temps les ados), où il nous offrait un hilarant party des dieux avec Jésus-Christ, Monsieur Jupiter, «Louis» Bouddha, «Robert» Wothan, «Gaston» Jéhovah et «Claude» Allah!

Rire de tout

Les bédés de Gotlib traduisent bien l'esprit de cette époque, qui aimait tout renverser. Le bédéiste, influencé par la mode et le cinéma, et plus particulièrement par l'humour du magazine américain Mad, riait de tout. Des artistes (il a caricaturé beaucoup de vedettes, ses collègues et Beethoven), des fables et des contes qu'il retournait cul par-dessus tête, de la nature (avec les leçons stupides du prof Burp), de la psychanalyse, des scouts, des films expérimentaux (il dessinait des plans impossibles), des enquêtes policières à la Maigret (avec son commissaire Bougret et son acolyte Charolles), des valeurs françaises et des superhéros américains (avec le raciste Super-Dupont qui doit sauver le camembert), et même de la révolution sexuelle (avec son Pervers Pépère et Rhââ Lovely).

Gotlib appartenait, en première ligne, à cette cohorte de bédéistes (Bretécher, Mandryka, Alexis, Franquin, etc.) et de publications avant-gardistes comme Hara-Kiri et Charlie, qui ont voulu pousser la bande dessinée, considérée comme un art mineur pour les mineurs, vers un public adulte. Ce qui n'est pas sans lien avec les frictions que Gotlib a eues avec René Goscinny, qui l'avait pris sous son aile chez Pilote et qu'il considérait comme un père de substitution.

«Les millions de lecteurs ayant appris à rire dans les pages de Rubrique-à-brac, des Dingodossiers ou de Gai-Luron perdent un humoriste fascinant, un dessinateur virtuose, un touche-à-tout iconoclaste et un ami cher qui parvenait à provoquer le rire à la moindre de ses pages», pouvait-on lire dans le communiqué envoyé hier par son éditeur, Dargaud. «C'est bien la première fois qu'il ne nous fait pas rire.»

Voilà sûrement le legs le plus précieux de Gotlib: nous avoir appris à franchement rigoler, de ce rire qui prend aux tripes quand on est enfant et qu'on ne devrait jamais perdre. Car enfin, ceux qui ne rient pas devant ses dessins sont un peu morts en dedans...

Une influence marquante

> Michel Rabagliati

«Dans les années 70, j'étais très amoureux de Gotlib, surtout pour ses Rubriques-à-brac. Il était au sommet de son art et de son humour, extrêmement populaire auprès des jeunes et des vieux. [...] C'était nouveau, moderne, avec un humour décapant. Les bédés de Gotlib, tu les transportes de déménagement en déménagement, impossible de s'en débarrasser, chacun les garde. C'est une marque importante dans l'histoire de la bédé, autant que Tintin et Astérix. Quand j'avais 16 ou 17 ans, mes dessins étaient influencés par lui. Tout le monde voulait être Gotlib, personne ne voulait faire du Tintin, c'était lui qui était hot

> Serge Chapleau

«C'était un des grands. Ça me touche, c'est mon temps! Il y en a plein qui sont partis, Franquin, Alexis... Je me rappelle que si j'avais un dollar pour manger, j'aimais mieux m'acheter le magazine Pilote. Ça m'a énormément influencé. Pour moi, Franquin est le plus grand, mais Gotlib aussi, qui était complètement loufoque. J'ai eu la chance de le rencontrer, pour un projet qui n'a pas fonctionné, mais j'ai eu le privilège de prendre une brosse avec lui. On s'est très bien entendu. Un gars charmant, gentil, fin et très drôle. C'était un noyau de la bande dessinée, qui a influencé beaucoup de monde, dont moi, de l'autre bord de l'océan.»

> Jean-Paul Eid

«Ça fait 30 ans que je fais de la bédé et à mes débuts, Gotlib était une influence pour énormément de gens. Il est dans l'ADN de tous les bédéistes qui font de l'humour, il a donné ses lettres de noblesse à l'absurde. Il était constamment la référence de ceux qui ont travaillé dans les magazines humoristiques comme Croc, où j'ai été. [...] Il arrivait avec des influences américaines, comme le magazine Mad, et il a insufflé ça dans la bédé française. Un excellent dessinateur, d'une redoutable efficacité. Une révolution dans la bédé, toujours avec un humour qui fonctionne tellement qu'on ne peut pas s'empêcher de rire, et qui désarmait toutes les critiques. Tout devenait possible, même les sujets les plus tabous.»




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