Nancy Huston: le regardeur regardé

Nancy Huston... (Photo Marc Chaumeil, collaboration spéciale)

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Nancy Huston

Photo Marc Chaumeil, collaboration spéciale

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Dans Le journal de la création, Nancy Huston mettait sa propre expérience en parallèle avec celles des Sylvia Plath, Virginia Woolf et Simone de Beauvoir, pour traiter de littérature et de maternité. Vingt-deux ans plus tard, elle renoue avec cette même introspection comparative avec Reflets dans un oeil d'homme, ambitieux essai sur l'aspect atavique de la séduction et le lourd héritage d'un siècle qui a vu éclore, comme un monstre à deux têtes, la photographie et le féminisme.

En France, Reflets dans un oeil d'homme a suscité tout un tollé lors de sa parution, en juin 2012. «La société n'offrirait rien d'autre que cette alternative: mannequin ou putain. Certes. Mais qu'est-il arrivé à Nancy Huston pour qu'elle leur oppose l'idéal de la femme des cavernes?», écrivait le magazine Télérama, plus tôt cette année.

Jointe chez elle à Paris, la semaine dernière, Nancy Huston défend avec aplomb sa posture «post-constructiviste.» «Il est évident que nous sommes influencés par notre religion, notre société, l'époque à laquelle nous vivons. Mais je pense que le constructivisme effréné relève autant du dogme que le marxisme de ma jeunesse», exprime celle qui, le jour de notre entretien, célébrait le 30e anniversaire de sa fille. Par «constructivisme effréné», elle sous-entend les utopies héritées notamment des théoriciens du genre qui, au nom de l'égalité des sexes, nient toutes différences fondamentales entre hommes et femmes.

Habitée par les mots et la pensée de Nelly Arcan «la philosophe», Huston rappelle à quel point la lecture, en 2009, de Putain a causé chez elle un «électrochoc.». Celle qui fut jadis l'élève de Roland Barthes puise dans la biologie pour affirmer que, dans la danse amoureuse, hommes et femmes ne proviennent pas de la même planète.

En clair, elle établit comme postulat, exemples animaliers à l'appui, que les mâles sont programmés pour féconder le plus de ventres possible, le plus rapidement possible. Les femmes, elles, cherchent inconsciemment un homme stable qui saura veiller sur elles et leurs petits. La nature étant impitoyable et non politiquement correcte, les belles et jeunes sont choisies en premier.

Si bien que lorsque les femmes décident de devenir maîtres de leurs corps, qui est-ce qui souffre de cette cruelle et fatidique réalité? Les prostituées, les stars de la porno ou encore certaines femmes de chambre du Sofitel, utilisées comme des objets sans âme.

«On oublie, comme dit Nelly Arcan, que ce sont de vraies filles vivantes. Un lecteur m'a écrit, me confiant qu'il était jadis vraiment accro à la pornographie, qu'il y allait au moins une fois par semaine. Il m'a dit depuis que je vous ai lue, je n'y suis pas allé depuis au moins un mois. Il avait conclu: effectivement, je ne veux pas que des inconnus éjaculent sur le visage de ma fille, donc je n'ai pas le droit de prendre du plaisir à voir des inconnus éjaculer sur le visage de la fille de mon voisin.»

Le miroir, ancêtre d'Internet

Nancy Huston réfléchit au gré de détours, d'anecdotes et de récits tragiques sur l'effet de la beauté féminine sur les hommes hérétosexuels. Ses propres souvenirs s'entrecroisent avec ceux d'Anaïs Nin, Marilyn Monroe, Jean Seberg, Nelly Arcan et autres amies ou correspondantes.

S'évaluant «non pas une grande beauté, mais plus que moyennement mignonne», elle rapporte comment son physique avantageux a influé sur son parcours d'écolière coquette, d'étudiante fauchée, de jeune féministe indignée, puis de mère et d'auteur. Puisqu'il y est aussi question de littérature, Nancy Huston aborde la notion du dédoublement, chez la jeune fille qui prend conscience qu'on la regarde, la scrute, et qui, ultimement, devient auteur.

Elle rappelle que les miroirs, ces fidèles compagnons et bourreaux des femmes, sont une invention relativement récente. Puis, il y a eu la photographie. Et la télévision. Et internet. Et bien entendu, Facebook, qui permet de diffuser des images d'embryons.

«Je pense que le dédoublement est maintenant redoublé, parce qu'en fait, on n'a presque plus besoin des hommes eux-mêmes, tellement on a introjecté ce regard à travers le cinéma. Chacune est sommée de s'arranger avec cette chose-là: comment être sujet et objet. Cela ne veut pas dire que c'est une catastrophe pour tout le monde.»

La vraie catastrophe, cependant, c'est l'industrie du sexe, «crescendo à l'infini de l'offre et de la demande entre hommes et hommes, dont les femmes les plus vulnérables font les frais».

À un tel point que Nancy Huston en arrive, presque sérieusement, à suggérer qu'à l'instar du service militaire pour les garçons, une «formation» à la prostitution et la porno soit imposée aux jeunes femmes. «Au moins, on arrêterait le mépris dont elles font l'objet. En Hollande, certains bordels offrent les services de robots, apparemment très bien programmés pour faire ce qu'homme veut.»

Selon elle, les hommes seront toujours plus portés que les femmes sur des contacts sexuels sans lendemain. Il faudrait donc en tenir compte et surtout ne pas culpabiliser, et chercher à les transformer en femmes. «On ne va pas les assassiner, parce qu'ils sont ce qu'ils sont!»

Le mâle en elle

Avec les musiciens de son spectacle Le mâle entendu, présenté au Festival international de littérature la semaine prochaine, elle dit avoir nourri une réflexion, sans censure, qui a jadis été opprimée par les féministes. Sur scène, elle se déguise légèrement en homme, pour essayer de ressentir dans son corps la gestuelle et les émotions d'un garçon. Devant un enregistreur, Jean-Philippe Viret (contrebasse), Edouard Ferlet (piano) et Fabrice Moreau (batterie) se sont livrés sur leur perception de l'érotisme, de leur fantasme et ce que signifie être un homme, en cette ère «anti-machiste». À l'issue de ces échanges, ils ont composé une musique. Nancy Huston, elle, en a fait une histoire et y prête sa voix.

Le mâle entendu a d'ailleurs été présenté à la Maison d'arrêt des hommes de Fleury-Mérogis, devant une quinzaine de détenus, dont cinq violeurs et un homme qui avait tué sa femme.

«Je peux vous dire que c'était très impressionnant pour moi, d'être la femme parmi eux. Leurs mots [...] passaient à travers mon corps, ce qui renforçait une forme de solidarité. Je ne dis pas que tous les hommes sont des violeurs, je dis que tous les violeurs sont des hommes.»

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Le Mâle entendu. Spectacle de Nancy Huston, 28 et 29 septembre, 20h Cinquième Salle de la Place des Arts

Nancy Huston sera l'invitée de la librairie Monet le mardi 2 octobre à 19h, pour une rencontre et une causerie avec le public. Réservations obligatoires: 514-337-4083

Reflets dans un oeil d'homme, de Nancy Huston. Leméac/Actes Sud, 320 pages




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