Les taupes frénétiques - La vie en miettes

La structure des Taupes frénétiques resemble à celle... (Photo André Pichette, La Presse)

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La structure des Taupes frénétiques resemble à celle des autres romans de Jean-Jacques Pelletier. Un ensemble de scènes tirées de l'actualité, des morceaux choisis, des polaroïds, en apparence sans lien, mais formant un fascinant collage.

Photo André Pichette, La Presse

Après avoir mis le point final à sa tétralogie Les gestionnaires de l'apocalypse, l'ex-professeur de philo publie un ambitieux essai sur l'éclatement du monde.

Si Jean-Jacques Pelletier n'existait pas, on ne pourrait même pas l'inventer, tant il est unique, inclassable, atypique. Ex-professeur de philosophie au cégep, par ailleurs spécialisé dans les questions de retraite et de placements (dans ses temps libres, il participe à de nombreux comités de gestions de fonds), il écrit des thrillers comme personne ne l'avait fait avant lui, des histoires aux ramifications tentaculaires, puisant dans l'actualité, voyageant autour du monde, reliant mille scènes disparates pour faire un grand tout cohérent.

Aujourd'hui, l'auteur de La chair disparue publie un ouvrage pas comme les autres. Un «essai panoramique sur les multiples manifestations de la montée aux extrêmes dans tous les aspects de la vie occidentale». Pourquoi panoramique? «La plupart des essais sont pointus, explique-t-il. Je me suis demandé s'il ne serait pas possible d'élargir, de regarder des domaines en apparence sans liens et de tenter de voir ce qui se répète de l'un à l'autre.» Et pourquoi l'avoir écrit avec la collaboration de Victor Prose, personnage de sa création que l'on a pu croiser dans ses thrillers? «On est habitués à ce que le roman ait un narrateur qui ne soit pas l'auteur, remarque Pelletier. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans un essai?»

Le résultat est fascinant. Une sorte d'inventaire, de répertoire des signes de cette montée aux extrêmes qui se manifeste partout, dans tous les champs de notre existence -loisirs, santé, beauté, alimentation, arts, spectacle, télévision, etc. «Nous recherchons ce qui est extrême, explique Pelletier. Nous cherchons à nous démarquer en en faisant toujours plus. Les exemples autour de nous sont légion.»

Et en effet, on n'a qu'à ouvrir ses yeux et ses oreilles. Extreme make over, sport extrême, yoga extrême, Pita extrême, méditation extrême (!) extreme fitness, Xtreme Fighting Championships, Pompiers de l'extrême, Journée de l'extrême, Gym extrême... Les médias, les arts, la publicité sont envahis par cette folie du plus grand, plus vite, plus fort, plus puissant.

Temps dense

Pour expliquer ce phénomène, Pelletier invoque, entre autres, la «disparition du temps» qui caractérise notre époque. «Il y a un désintérêt complet pour le passé, observe-t-il. Quant à l'avenir, la publicité nous le dit: c'est tout de suite, maintenant.»

Le résultat? Des gens avides, pressés, poussés dans une fuite en avant, qui ne veulent surtout rien manquer, qui vont vérifier leurs courriels ou leurs textos toutes les trois secondes. «Exister, c'est être nourri et alimenté par des flux comme Facebook ou Twitter, dit Pelletier. Si on n'alimente pas ces flux, si on n'est pas constamment en train de faire la publicité de son existence, on n'existe pas. On vit dans un état d'urgence parce qu'on est enfermés dans le présent, et le présent, par définition, c'est ce qui disparaît.»

On le voit, Pelletier ratisse large. Les chapitres se suivent, les cas de figure s'additionnent. Les «dessous» de la mode; les «gladiateurs virtuels» que sont ceux qui se jette dans l'arène des téléréalités; le cinéma et ses «images hallucinantes», la radio et sa «parole enragée», l'excès dans les arts, la musique, le roman (lieu de «narcissisme extrême»), l'obsession sécuritaire, l'humour sans limites, l'information comme «make over extrême de la réalité»... tout y passe. Tout est scruté à la loupe. C'est parfois fastidieux, souvent, le lecteur doit reprendre son souffle, dans cette énumération étourdissante. Mais c'est toujours juste, toujours stimulant, formidablement intelligent.

Puzzle

La structure des Taupes frénétiques ressemble à celle des autres romans de Pelletier. Un ensemble de scènes tirées de l'actualité, des morceaux choisis, des polaroïds, en apparence sans lien, mais formant un fascinant collage. Étonnamment, Pelletier voit dans cette structure l'élément le plus révélateur de ses livres. «Tous mes romans sont autobiographiques sur le plan de la structure, explique-t-il. Ils sont faits de morceaux choisis et organisés de telle sorte qu'on finit par voir entre eux des rapports qu'on n'aurait pas vus autrement.»

Et en quoi est-ce autobiographique? «Disons que j'ai eu certaines difficultés d'enfance... Il y a des détails dans ma vie qui ont fait qu'exister n'était pas simple. Ça n'a pas été facile de me construire une personnalité structurée. Avec le recul, je constate que tous mes livres, romans et essais, sont des tentatives pour échapper à l'émiettement.»

En attendant que paraisse la suite des Taupes frénétiques, qui aura pour titre La fabrique de l'extrême, et où Pelletier abordera les questions d'économie, de finance, de criminalité, de religion, de politique et la gestion («maintenant on gère tout, y compris ses sentiments!»), les lecteurs retrouveront Victor Prose dans un prochain roman, annonce Pelletier. Il y jouera le rôle d'un auteur qui a publié un essai au titre étrange, Les taupes frénétiques, avec la collaboration d'un drôle de numéro, un ex-prof de philo spécialisé dans les questions de retraite, et qui a trouvé dans l'écriture une façon de se construire.

Les taupes frénétiques

Jean-Jacques Pelletier, avec la collaboration de Victor Prose

Hurtubise, 451 pages




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