La misère des riches

Emprunter pour vivre au-dessus de ses moyens est... (Photo Archives PC)

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Emprunter pour vivre au-dessus de ses moyens est un jeu dangereux, selon de nombreux planificateurs financiers.

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Tom et sa conjointe Angèle ont un confortable revenu familial de 165 000 $ et ils bénéficient en plus de généreux régimes de retraite et d'une sécurité d'emploi en béton, grâce à leurs postes de fonctionnaires fédéraux. Avec de tels atouts en sa faveur, le couple devrait voguer tranquillement vers une retraite sans soucis financiers.

Mais étonnamment, malgré leurs salaires enviables, Tom et Angèle, qui ont tous deux 53 ans, n'arrivent pas à boucler leur budget. Ils traînent des dettes de près de 400 000 $, dont 110 000 $ sur des marges de crédit et cartes de crédit. Le remboursement de leurs multiples emprunts totalise près de 4500 $ par mois, ce qui représente 46 % de leurs dépenses totales. À eux seuls, les intérêts s'élèvent à 1148 $ chaque mois.

En ajoutant les dépenses courantes, le résultat est catastrophique: leur budget est déficitaire de 650 à 800 $ par mois. Pour éponger, ils sortent machinalement la carte de crédit, qui se remplit d'environ 10 000 $ par an. Puis, ils utilisent la marge de crédit pour régler ce solde, dans une spirale d'endettement qui semble sans fin. Comme ils n'ont pas beaucoup d'actifs, à part leur maison de 430 000 $, leur situation est préoccupante. Surtout que Tom compte prendre sa retraite dans deux ans.

Comment en sont-ils arrivés là? Le fonctionnaire évoque d'abord la grande maison, achetée il y a cinq ans, pour loger leur famille recomposée. Tous deux ont des enfants ­majeurs d'une union précédente: deux pour Tom, qui sont étudiants et vivent avec eux une semaine sur deux, et deux pour Angèle, qui travaillent et paient une pension de 200 $ par mois chacun. «Mais ça ne couvre pas toutes les dépenses», note Tom.

Le fonctionnaire avoue aussi qu'il n'est pas du genre à se priver. Il adore les gadgets électroniques, le cinéma et les restaurants. Le couple fait souvent trois voyages par année, en plus de louer un chalet l'été. «Quand je magasine, j'achète ce qu'il y a de mieux, ajoute-t-il. Dernièrement, on est allés acheter une sécheuse et on est revenus avec un frigo en plus.»

Taux d'endettement, en proportion du revenu familial :

Moyenne canadienne : 163,7 %

Tom et Angèle : 242 %

Profiter de la vie, à crédit

Leurs dépenses ont augmenté récemment de façon exponentielle, reconnaît Tom. Aménagement paysager: 10 000 $, sur la carte de crédit. Nouvelle voiture: 40 000 $, financée par un prêt du concessionnaire.

Et l'automne dernier, Tom a succombé pour une Harley-Davidson dernier cri. Coût: 32 000 $. Et un autre emprunt! «C'est mon rêve de retraite, explique-t-il. Ces derniers temps, j'ai perdu des amis, décédés avant leur retraite. J'ai décidé de ne pas attendre pour profiter de la vie.»

D'ailleurs, au moment de notre entretien téléphonique, début janvier, le couple se préparait à s'envoler vers la Floride, où il aimerait faire des séjours prolongés à la retraite.

Si Tom est aussi peu angoissé, malgré l'ampleur de ses dettes, c'est qu'il est assuré de recevoir 70 % de son salaire en rente de retraite. Et il mise aussi sur d'importantes entrées d'argent pour améliorer sa situation: 7500 $ en bonis, 4000 $ en salaire rétroactif à la signature de sa convention collective et, surtout, 70 000 $ en indemnité de départ, en prévision de sa retraite.

Ottawa a éliminé cette pratique pour ses employés ; Tom sera parmi les derniers à en bénéficier, dans les prochains mois. «Ça me permettra de rembourser ma moto et ma carte de crédit, dit-il. C'est pour ça que je me suis permis quelques excès.»

Le départ éventuel des enfants réduira aussi les dépenses, leur permettant même de déménager dans une maison plus petite.

Mais Tom est quand même prêt à sabrer certaines dépenses dès maintenant.

Les études des enfants ainsi que les loisirs, voyages, sorties, restos, appareils électroniques et autres dépenses discrétionnaires leur coûtent près de 1500 $ par mois. «On pourrait peut-être les réduire de moitié.»

PORTRAIT

Tom, 53 ans

Fonctionnaire fédéral

Salaire : 112 500 $

Sa conjointe de fait :

Angèle, 53 ans

Fonctionnaire fédérale

Salaire : 52 000 $

Tous deux divorcés, en couple depuis 6 ans

Quatre enfants de 19 à 25 ans à la maison :

- deux aux études

- deux qui travaillent et paient une pension de 200 $/mois chacun

Angèle n'a aucun actif à son nom

Actifs de Tom :

- Maison de 430 000 $

- REER (Fonds de solidarité FTQ) : 11 000 $

Dettes de Tom :

- Hypothèque : 215 000 $ à un taux d'intérêt de 2,84 %

paiements : 1300 $/mois

échéance : 2031

- Marge de crédit : 99 700 $ en 3 tranches

1- 31 300 $ à 3,49 %

paiements : 1300 $/mois

échéance : avril 2016

2- 55 800 $ à 2,89 %

paiements : 264 $/mois

échéance : 2038

3- 12 600 $ à 4,00 %

pas de remboursement régulier

solde en hausse depuis environ 1 an

montant des intérêts : 41 $/mois

- Prêt auto : 41 000 $ à 1,99 %

paiements : 693 $/mois­

échéance : novembre 2018

- Prêt moto : 31 000 $ à 5,68 %

paiements : 258 $/mois

échéance : 2028

- Cartes de crédit : 11 000 $ à 19 %

paiements : 600 $/mois (irrégulier)

Des dépenses continuent de s'ajouter

Total : 397 700 $

Remboursements mensuels : 4456 $

Dépenses mensuelles :

Épicerie : 1300 $

Études et dépenses des enfants : 495 $

Sorties, loisirs, resto : 630 $

Assurances : 500 $

Taxe foncière : 470 $

Services publics : 760 $

Transport : 430 $

Vacances : 500 $

Autres (gadgets électroniques, meubles) : 250 $

Total : 5335 $

***

SOLUTION : Des rêves de retraite menacés par la spirale de l'endettement

Emprunter pour vivre au-dessus de ses moyens est un jeu dangereux.

Selon la planificatrice financière Guylaine Dufresne, Tom et Angèle se sont sans doute laissés emporter par leurs conditions d'emploi exceptionnelles. «Ils sont privilégiés, tant mieux, mais ils en profitent pour dépenser sans compter», souligne Mme Dufresne, directrice principale de l'investissement et de la planification financière à la Banque Laurentienne.

La valeur nette du couple n'atteint même pas 100 000 $, en incluant la maison, le REER et la moto. « C'est peu pour quelqu'un au milieu de la cinquantaine avec de tels revenus », note-t-elle.

Évidemment, l'équation ne tient pas compte de leurs régimes de retraite extrêmement généreux. Dès 55 ans, Tom touchera une rente de 80 000 $ par an, indexée annuellement. Pour avoir une telle rente, un particulier devrait amasser de 1,6 à 2,0 millions dans un REER, souligne Mme Dufresne.

Angèle, qui a moins d'ancienneté, pourra prendre sa retraite à 60 ans avec 40 % de son salaire.

Mais dans l'immédiat, le danger, c'est qu'ils sont vulnérables aux imprévus. Pour payer une dépense inattendue, ils devront recourir au crédit, parce qu'ils n'ont pas de fonds d'urgence. Et une hausse des taux d'intérêt serait catastrophique.

«Juste pour leur hypothèque, une hausse de 1 % représente 240 $ de plus par mois, soit 2900 $ par année, calcule Guylaine Dufresne. Et ça, c'est pour un seul prêt!»

Risque d'insolvabilité

Josée Pomerleau, syndic de faillite, est encore plus alarmiste. «Encore cinq ans à ce rythme et c'est l'insolvabilité, dit-elle. C'est un cas typique de spirale de l'endettement. La première année, un déficit de 1000 $ ne paraît presque pas. Mais quand ça continue et que les intérêts s'accumulent, c'est exponentiel.»

Pour limiter les dépenses, selon Mme Pomerleau, Tom devrait envisager de vendre sa moto flambant neuve ou la grande maison, passant ainsi un message aux enfants. «Ils doivent décider ce qu'ils veulent faire à la retraite, dit la syndic. Des voyages à moto, passer l'hiver en Floride, profiter de leur maison? Ils ne pourront pas tout faire.»

Si Tom et Angèle respectent leur objectif de réduction des dépenses discrétionnaires, utilisent les sommes attendues pour rembourser les emprunts les plus coûteux et que leurs enfants quittent le nid bientôt, leur plan tient la route, observe Guylaine Dufresne. Ils n'auront pas fini de payer toutes leurs dettes à la retraite, mais avec le montant de leurs rentes, ils devraient pouvoir y faire face.

Cependant, la planificatrice financière doute de leur capacité à être aussi sages. «Leur feuille de route démontre qu'ils manquent de discipline», dit-elle.

Elle se demande aussi s'ils ont bien évalué leurs dépenses de retraite. À 55 ans, on ne reste pas à la maison. Les dépenses de loisirs et de voyage risquent d'augmenter, alors que leurs revenus diminueront.

Bref, Tom et Angèle doivent réduire sérieusement leur train de vie pour se donner une meilleure marge de manoeuvre. Et pouvoir enfin en finir avec leurs dettes.

Peu de protection pour la conjointe de fait

Guylaine Dufresne a un autre motif d'inquiétude : Angèle n'a aucun actif à son nom. Elle n'est pas copropriétaire de la maison, mais elle contribue pourtant au remboursement d'une marge de crédit qui y est rattachée. «En cas de séparation, elle se retrouverait en situation très précaire, souligne-t-elle. Et comme sa rente de retraite sera moins élevée, elle ne pourrait certainement pas quitter le travail à 60 ans comme elle le prévoit.»

Le couple devrait signer un contrat de vie commune pour déterminer ce qui reviendrait à chacun en cas de séparation.

PERSPECTIVE : Désirs sans fin, dette exponentielle

Comment des couples ayant des revenus largement supérieurs à la moyenne en arrivent-ils, comme Tom et Angèle, à être surendettés?

Le sociologue Simon Langlois, professeur à l'Université Laval et spécialiste du comportement des consommateurs, s'intéresse justement à cette question.

Selon lui, les riches sont de plus en plus endettés. «C'est répandu, dans les classes moyenne et supérieure, de ne mettre aucune limite à ses désirs et à sa recherche de satisfaction», observe-t-il.

Quand on parle d'endettement, on pense à des pauvres qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts pour subvenir à leurs besoins. Mais cette image est en voie de changer, note M. Langlois.

«Ce sont les riches qui ont les moyens de s'endetter, et le marché leur offre des occasions infinies de dépenser, ce qui débouche sur un endettement effréné, dit-il. Ceux qui trouvent leur satisfaction dans la consommation ont du mal à se restreindre. Ils en veulent toujours plus.»

«Des gens qui font passer leurs désirs avant leur réalité financière risquent de se retrouver en difficulté, peu importe leur niveau de revenu», observe la syndic Josée Pomerleau, qui a vu passer plusieurs cas semblables dans son bureau.

Elle note que les consommateurs qui sont acculés à la faillite en raison de dépenses irréfléchies auront de la difficulté à être libérés de leurs dettes. «Si un failli a occasionné lui-même sa faillite, les créanciers peuvent demander au tribunal de refuser sa libération», explique-t-elle. Le consommateur sera donc tenu de rembourser ses dettes, peu importe le temps qu'il faudra.

La planificatrice financière Guylaine Dufresne révèle que les succursales de l'Outaouais de son institution financière rencontrent de nombreux clients aux prises avec de tels problèmes. Pourquoi? «Les fonctionnaires fédéraux n'ont pas à épargner pour l'avenir, en raison de leur généreux régime de retraite, répond-elle. Certains n'ont jamais pris l'habitude de se questionner sur leurs dépenses et font souvent des excès.»

Voilà qui risque d'alimenter le ressentiment envers les régimes de retraite blindés des fonctionnaires, payés par l'ensemble des contribuables qui, eux, bien souvent, doivent faire des sacrifices importants pour se préparer une retraite décente.




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