L'île est plus près de la Somalie que du Yémen. Ses eaux sont infestées de pirates et, pendant la mousson, le vent souffle si fort que les avions ne se posent pas au sol: ils restent accrochés dans les airs et descendent les passagers avec une échelle. Entoucas, c'est ça que les Socostars racontent, le soir, autour du feu.

Mis à jour le 30 juill. 2008
COLLABORATION SPéCIALE

Ils racontent aussi que le monde entier pourrait bien exploser, mais ici on ne le saurait sans doute jamais. Depuis trois jours que j'y suis, et... peut-être est-ce déjà arrivé? t too bad! Socotra ne serait franchement pas un mauvais endroit pour conclure ce qui nous reste d'éternité. Faut seulement aimer le poisson, le dodo sur le dur et les longs, très longs silences angoissants.

Spécial, vous dites? Le seul autre endroit aussi austère, rocailleux et isolé auquel je puisse songer est l'île de Harrington Harbour, où avait été tourné La Grande Séduction. Les habitants du coin surnommaient l'île The Fraggle Rock, en référence à l'émission de télé pour jeunes mettant en vedette des personnages particulièrement étranges qui vivent sur une pierre. Croyez-moi, la comparaison s'applique aussi à Socotra.

Hier, en allant visiter une forêt bizarroïde, j'ai croisé un vieillard qui faisait du stop avec un radiateur et un bébé mouton. Il s'est agenouillé et m'a offert une prière. Pendant cinq minutes, j'étais quelque part entre la Terre et Orion.

Tout un trip! Rapport qualité-prix, Socotra, c'est un 12 sur une échelle de 10. Ça m'a coûté 300 pour un billet aller-retour d'Addis Ababa à Sanaa; puis, de Sanaa, c'est 160 l'aller-retour pour Socotra. Quatre cent soixante dollars pour visiter une autre planète? C'est pas cher le kilo! Rien que le vol, qui décolle avant l'aurore de la capitale en direction du sud-est, est un must... Le soleil qui se lève sur l'océan Indien embrase littéralement le ciel, et vous êtes conviés à un spectaculaire plongeon dans les flammes, siège 11 A.

Une fois sur place, attendez-vous à dépenser moins de 20 $ par jour, en vous forçant un peu; c'est-à-dire dormir au clair de lune, manger toujours la même chose et n'avoir à peu près aucune activité.

Je vous entends d'ici : «Rien faire? À quoi ça sert d'aller au bout de la Terre pour rien faire?!?!»

Et je vous réponds : «Faut-il toujours servir à quelque chose?»

C'est certain que vous pouvez louer un SUV avec chauffeur, pour à peu près 50 $ par jour et visiter chaque pouce carré de l'île. En groupe, et stressé, c'est l'idéal. Quoique pas très environnemental.

Mais please, si et lorsque seul comme bibi, ne vous cassez pas la tirelire et prenez ça cool, nom de Dieu! Sur Socotra, faire du pouce et errer, c'est faire comme tout le monde; et rien que de vivre au rythme des habitants, c'est déjà fort satisfaisant.

* * *

En farfouillant l'internet à Sanaa, je suis tombé sur divesocotra.com, un site qui annonce un village nommé Dihamri, où il y a un camping et un centre de plongée. 

Excité, je lève le pouce. Un conducteur de camionnette s'arrête. Je lance mon sac derrière, et je grimpe dans la voiture. En chemin, le monsieur, avec des doigts comme mes tibias, m'explique qu'il est pêcheur au gros, et c'est la raison pour laquelle la boîte du camion est remplie des entrailles d'une raie manta... Tiens, j'avais pas remarqué! C'est gai. Mon sac gît dans le tas et va sûrement sentir le poisson pour les six prochaines années.

Nowhere, il me débarque.

– Voilà!

Je suis un peu surpris. C'est ça, Dihamri? Moi, je ne vois que deux cabanes abandonnées dans un tas de roches... Je saisis mon sac et je m'essaye à une question-piège pour le conducteur.

– Et c'est où, euh, Dihamri, mon ami?

– Mais... c'est ici!

– Ici, ici? Ou ici, ailleurs?

–Voyez la pancarte, là-bas?

– Oui.

– C'est derrière.

D'accord... Mais là-bas, derrière, il n'y a toujours que deux cabanes abandonnées dans un tas de roches.

– Enjoy (amuse-toi!)!

Il se tire.

Un long, très long silence angoissant remplace bientôt le bruit du moteur. Ça a tout l'air que je dormirai dans la garnotte, ce soir! Sans sleeping bag, la tête posée sur mon sac qui empeste la raie. 

Le soleil se couche. J'ignore ce qui suivra. Mais je sais où se trouve l'ouest.