Toutes les hypothèses ont été formulées, ou presque, sur l'acquisition et la transformation de la Rôtisserie Laurier par un quatuor d'investisseurs, dont fait partie l'enfant terrible de la restauration, le Britannique Gordon Ramsay. Quel sort pour le mythique «Laurier BBQ» ? Resto «m'as-tu-vu» à la Saint-Laurent? Serveuses mannequins? Menu fancy et prix prohibitifs? Marie-Christine Couture et Danielle Lord, nouvelles propriétaires québécoises du restaurant, remettent les pendules à l'heure.

Ève Dumas LA PRESSE

Il faut d'abord savoir que la transaction initiale a été conclue en novembre 2010. Elle se serait d'abord faite sans Gordon Ramsay et le quatrième partenaire, Dany Lavy (l'homme d'affaires derrière les casseroles de Gordon Ramsay).

Ramsay avait été présenté à Mmes Couture et Lord par des connaissances communes alors qu'il était de passage dans la métropole pour participer au lancement de sa batterie de cuisine. C'est à ce moment qu'il a décidé d'embarquer dans l'aventure Laurier.

La rumeur a couru qu'une émission produite par la maison de Ramsay, One Potato Two Potato, serait tournée dans le restaurant rénové. Rien n'a encore été confirmé à ce sujet, mais Mme Couture doute fort que ce projet se concrétise.

Légalement, la Rôtisserie qui ferme ses portes demain et celle qui les rouvrira en juin sont deux entités distinctes. Ramsay et Lavy font partie de la deuxième.

Ce n'est donc pas le chef et animateur britannique qui a congédié les 48 employés du restaurant, mais Mmes Couture et Lord, propriétaires actuelles de l'entreprise. Et pourtant, sur place, on ne sent aucune tension entre les serveuses, cuisiniers, pâtissiers et les deux nouvelles patronnes, toujours sur place pour veiller au grain. «Qui sait, peut-être que les clients seront surpris de revoir plusieurs visages familiers à la réouverture», laisse tomber Marie-Christine Couture, elle-même résidante d'Outremont et fortement attachée à Laurier BBQ.

Louise Kourtis, employée depuis plus de 30 ans, a pour sa part l'intention de remettre son CV à la nouvelle direction. Celle qui reçoit les commandes téléphoniques depuis le 15 avril 1977 n'est pas prête à quitter le boulot qui lui a permis, entre autres, d'être en contact avec un grand nombre de personnalités québécoises, de Donald Pilon à Denise Filiatrault, en passant par Bernard Landry et Céline Dion.

Solange Brault, serveuse depuis une douzaine d'années, relate son anecdote préférée: «J'ai un client qui m'a déjà raconté que, petit, dans la cour d'école, il vendait pour 1$ le lunch que sa mère lui préparait avec amour et venait manger à la Rôtisserie!»

Nostalgie, quand tu nous tiens!

De la nostalgie, il y en a dans l'air au 381, avenue Laurier Ouest, depuis l'annonce de la fermeture. «Des clients nostalgiques, tristes, curieux ou même furieux, on en voit des dizaines par jour. Alors qu'on n'a pas du tout changé les recettes encore, certaines personnes trouvent déjà que ça ne goûte pas la même chose!» lance Danielle Lord.

«Ils viennent prendre un dernier repas avant que la Rôtisserie telle qu'ils l'ont connue ferme ses portes», indique la femme de métier, qui a travaillé au Restaurant Julien pendant près de 30 ans, avant d'aider Louis-François Marcotte à ouvrir Le local. «Plusieurs n'ont pas mis les pieds ici depuis des années. Ils s'insurgent contre le changement. Je leur demande: "Mais où étiez-vous dans les derniers temps? Pourquoi aviez-vous arrêté de venir?" Le restaurant vivotait depuis des années. Il n'était plus rentable. Alors qu'à une certaine époque, une équipe de 25 serveuses et 17 livreurs pouvait servir 1000 couverts par soirée, il ne reste aujourd'hui que 5 à 7 serveuses sur le plancher et 8 livreurs qui se tournent les pouces. Les gens ne savent même plus que la Rôtisserie fait la livraison!»

Ouverte en 1936 par la famille Laporte, la Rôtisserie Laurier était la première du genre à Montréal (la première Rôtisserie St-Hubert a vu le jour en 1951).

Transmise de père en fils, l'institution a connu ses dernières heures de gloire dans les années 70 et 80, alors que les gens faisaient la file pour manger du poulet, des frites congelées ou, comme Pierre Elliott Trudeau, une pointe de tarte coconut-meringue.

«À 2h du matin, le restaurant était plein de jeunes qui mangeaient des mokas chauds ou des frites», se rappelle Louise Kourtis.

«Malheuseusement, la direction n'a pas su ou n'a pas voulu s'adapter aux changements et le restaurant, son menu, son décor sont devenus complètement vétustes, déclare Mme Couture, qui a entre autres travaillé au Local et chez Nestlé. Ils n'ont pas su se moderniser comme l'a fait St-Hubert. La troisième génération de propriétaires avait vu les précédentes travailler très fort...»

Comme beaucoup d'entreprises familiales, la rôtisserie Laurier n'a donc pas passé l'épreuve de la succession sans mal.

Il y a 15 ans, les Laporte ont dû fermer la salle à manger à l'étage et une partie de la cuisine adjacente. Tables et chaises sont toujours empilées et la poussière s'accumule au centre de ce superbe espace qui aurait facilement pu être loué comme espace de bureaux.

Qu'en feront les nouveaux propriétaires? Nous n'en savons rien pour l'instant. Nous savons par contre que la deuxième salle à manger du rez-de-chaussée, celle qui est à gauche lorsqu'on entre dans le resto, deviendra un bar servant une grande sélection de vins et que, si la Ville donne son aval, on construira une jolie terrasse sur l'avenue Laurier.

Mmes Couture et Lord, qui ont déjà rafraîchi les lieux avec un bon coup de peinture claire, des fleurs coupées et... des cupcakes, insistent sur le fait qu'elles ne veulent pas tout chambouler. Elles souhaitent par exemple conserver les plats les plus populaires du menu. «On comprend l'essence du restaurant et on ne veut pas la dénaturer. On ne veut pas être la saveur du mois, être un resto branché qui va passer de mode après six mois», assure la blonde. «Mais on n'achète pas une entreprise qui n'est pas rentable pour la laisser telle quelle», complète la brune.

Marie-Christine Couture en fait presque un projet de société. «Le Laurier est vraiment un des rares restaurants qui peut se vanter d'accueillir quatre générations à une même table. Et on ne veut pas que ça change. Mais on veut aller chercher les jeunes qui n'ont jamais mis les pieds ici. On aimerait aussi que le Laurier reste un endroit où les gens laissent leur statut social à la porte. Ils viennent ici manger du poulet!»

Et ce poulet, il pourrait même être bio et bien élevé. Qui sait?