Ça reste une impression d'outre-mer, mais Alberto Contador n'a jamais semblé rallier la faveur populaire. Est-ce sa trop grande domination du Tour de France? Cette personnalité peu expressive et un peu mystérieuse? Le portrait peu flatteur qu'en a tracé Lance Armstrong, un autre qui n'a jamais gagné de concours de popularité? Peut-être est-il simplement trop espagnol et qu'on en a assez de voir gagner les Ibériques dans tous les sports.

Simon Drouin LA PRESSE

Chose certaine, quand Andy Schleck s'est imposé comme principal prétendant à la couronne, il fallait s'attendre à ce que la masse se range derrière lui. Le jeune négligé, la classe sur le vélo, la relation étroite avec un frère lui aussi grand coureur, l'aisance devant les caméras, la personnalité franchement sympathique: le Luxembourgeois a tout pour plaire.

Voilà sans doute pourquoi on s'est rapidement rangé derrière lui quand il a été victime du mauvais sort à trois kilomètres du sommet du Port de Balès. Une vulgaire chaîne qui débarque au moment le plus chaud, quelle poisse!

Contador devait-il l'attendre, au nom de la soi-disant étiquette cycliste? Plusieurs croient que oui, à commencer par la foule à Bagnères-de-Luchon, qui l'a hué sur le podium. J'aime beaucoup Andy Schleck, mais je pense que non. Voici mon explication.

Il y a d'abord la situation de course. Les cinq leaders étaient en pleine bagarre, déclenchée par Schleck lui-même. Si un tel incident était survenu ne serait-ce qu'un kilomètre plus tôt, alors que ça montait au train, il est entendu que tout le monde aurait levé le pied. Comme Jan Ullrich avait attendu Armstrong après sa cabriole dans Luz-Ardiden, en 2003. À la différence que l'Américain n'avait pas encore attaqué.

À l'opposé, Schleck - ou son directeur sportif Bjarne Riis - n'a pas songé une seconde à faire ralentir Fabian Cancellera quand il s'est sauvé sur les pavés lors de la troisième étape. Son frère Frank venait de chuter. Contador, comme beaucoup d'autres, s'est retrouvé piégé derrière. La situation était étrangement similaire: Saxo Bank venait de mettre le feu aux poudres. Ce jour-là, Contador, ralenti en plus par un frein collé, avait perdu 73 secondes sur Schleck.

La temporisation de Spa est complètement différente. À l'initiative du maillot jaune Cancellera, tout le peloton avait ralenti pour attendre les victimes d'une chute, au profit, entre autres, des frères Schleck. La chute, collective et exceptionnelle, est survenue à un moment où la bataille entre grands n'était pas engagée.

Il y a ensuite la nature de l'incident. Ce n'était pas une crevaison. Ni une partie du cadre qui cède. Ni un câble qui lâche. Ce n'était pas un véritable bris mécanique puisque Schleck est reparti sur le même vélo. C'est la chaîne qui a déraillé ou sauté. Saxo Bank a parlé d'un problème de dérailleur. Qui dit que Schleck, sur le gros plateau, n'a commis une erreur en changeant de vitesse? Sur une pente d'une telle inclinaison, ce n'est pas impossible.

De toute façon, comment Contador, en plein effort, pouvait-il savoir?

Dans une vidéo maison mise en ligne tard hier soir sur YouTube, Contador réitère qu'il ne savait pas que son rival était ralenti par un pépin mécanique. Assis sur son lit, visiblement mal à l'aise, il offre quand même ses excuses à Schleck. Il reconnaît «peut-être» avoir «fait une erreur» et dit «ne pas aimer ce qui est arrivé». Il conclut en souhaitant que sa «relation avec Andy reste aussi bonne qu'avant».

Le plus triste de tout ça, c'est qu'on ne saura jamais si le démarrage de Schleck aurait suffi à décoller Contador. Pour la première fois depuis Avoriaz, il prenait l'initiative. Et s'exposait à un contre du grimpeur espagnol. Oh! le beau duel avorté.

Dans ce contexte, la colère de Schleck - exprimée avec une louable retenue, dans les minutes suivant la fin de la course, notons-le - est bien légitime. S'il est le plus fort, on lui souhaite de pouvoir en faire la démonstration jeudi au sommet du Tourmalet.

On le voyait venir depuis quelques jours, mais c'est maintenant fait: le Canadien Ryder Hesjedal, en vertu d'une autre brillante ascension, est installé au 10e rang du classement général. Il sera difficile à décoller de là.

AUJOURD'HUI: 16e étape, Bagnères-de-Luchon-Pau, 199,5 km. Me croiriez-vous si je disais que j'avais choisi Thomas Voeckler pour gagner l'étape d'hier... mais que je me suis ravisé à la dernière minute, pensant qu'une échappée ne se rendrait pas? Non. OK. Mon jour de gloire attendra. 16e étape, donc, la grande classique des Pyrénées, avec quatre grands cols en enfilade: Peyresourde-Aspin-Tourmalet-Aubisque. Le sommet de l'Aubique est situé à 60 kilomètres de l'arrivée. Comme l'a suggéré mon consultant personnel Dominique Perras, c'est l'étape pour Lance Armstrong, qui préserve ses jambes depuis une semaine.

LE TWEET DU JOUR: Andreas Klöden (RadioShack): «De la malchance pour Andy Schleck. Il a eu des ennuis techniques. Ce n'était pas un beau geste de la part d'Alberto à ce moment-là. Mais c'est ça, le cyclisme maintenant.»