Les 7011 kilomètres qui séparent Montréal de Yaroslav vous empêcheront de l'entendre. Mais à 9 h ce matin au Québec, alors qu'il sera 17h dans cette portion de la Russie, un gamin fera résonner à trois reprises une grosse cloche descendue du plafond de l'Arena 2000, le domicile du Lokomotiv.

François Gagnon, envoyé spécial LA PRESSE

Le son émis par cette cloche sera alors le seul à se propager dans un amphithéâtre plongé dans le recueillement. Les yeux rivés sur la cloche ou levés au ciel, les 9000 partisans du Lokomotiv seront au garde à vous devant leurs sièges. Plusieurs brandiront à bout de bras des foulards aux couleurs du Lokomotiv. Des foulards arborant les visages de Pavol Demitra, Josef Vasicek, Ruslan Salei ou de l'un des 34 autres membres de l'organisation décimée le 7 septembre 2011 lorsque l'avion qui devait les mener à Minsk, pour y disputer leur premier match de la saison, s'est écrasé quelques instants après le décollage. Sept membres d'équipage ont aussi perdu la vie. Un seul a survécu.

Comment certifier que cette cérémonie se déroulera selon le plan établi? Parce que c'est le scénario qui a été suivi mercredi lors de ma visite à Yaroslav. Parce que c'est le scénario qui est suivi avant tous les matchs locaux du Lokomotiv depuis le début de la saison. Et qui se répétera avant chaque rencontre d'ici la fin de l'année.

Lieux de recueillement

Bien qu'il soit impossible de chasser de sa mémoire une telle tragédie, la direction du Lokomotiv s'assure que les victimes ne seront jamais oubliées.

En arrivant devant l'Aréna 2000, deux grandes bannières disposées de chaque côté de l'entrée attirent l'attention. Elles sont ornées des visages des 37 victimes. Des couronnes de fleurs ont été déposées à la base.

À l'intérieur, les dirigeants du Lokomotiv ont aussi aménagé, dans une portion un peu en retrait de la coursive principale, un mémorial où plusieurs centaines d'amateurs défilent avant chaque match.

Les photos des 37 victimes, portant chemise et cravate aux couleurs de l'équipe, sont accrochées au mur. Sous ces photos, une plaque en marbre noir assise sur les chiffres 070 911 - date de la tragédie - est remplie de fleurs, de messages, de photographies et de toutous en peluche.

Pendant la demi-heure que j'ai passée devant ce mémorial, j'ai été témoin de dizaines d'hommages silencieux et émouvants. Plusieurs partisans arborant les couleurs du Lokomotiv sont venus et repartis comme ils le font avant chaque match.

D'autres, plus discrets, ne faisaient pas que passer. De ce groupe composé surtout d'hommes et de femmes d'âge mûr, un jeune homme a particulièrement retenu mon attention.

Le visage sombre, les yeux tristes, il a fixé le mur pendant de longues minutes. Il est resté de marbre lorsqu'un amateur vêtu d'un chandail des Maple Leafs s'est installé devant lui pour faire un signe de croix avant d'amorcer une prière. Les photos prises par des plus jeunes qui se sont succédé devant le mémorial ne l'ont pas non plus fait broncher. Même sa compagne, qui a dû s'y prendre par trois ou quatre fois avant d'attirer son attention, a dû patienter avant de quitter les lieux en le prenant affectueusement sous le bras.

Qui honorait-il ainsi? Était-il le frère d'une des victimes? Un proche ami d'Alexander Galinov, le seul joueur du Lokomotiv qui était natif de Yarolsav, et qui a survécu pendant une semaine avant de succomber à ses blessures?

J'aurais voulu le savoir. Mais quand j'ai demandé à Alexandre Pouliot-Roberge, mon guide et interprète cette semaine, de tenter, bien poliment, d'obtenir réponse à ces questions, il m'a indiqué que les Russes étaient beaucoup moins enclins à partager ce genre d'émotions que les Nord-Américains.

Dans ces circonstances, pas question d'insister.

Source de motivation

Entraîneur-chef du Lokomotiv, l'Américain Tom Rowe a mis du temps avant de déterminer comment il traiterait la tragédie de l'année dernière. Allait-il s'en servir comme outil de motivation? Allait-il plutôt tenter de la mettre de côté pour éviter que cela ne devienne une source de distraction et de souci pour ses joueurs? Car, après tout, ils doivent prendre l'avion toutes les semaines.

«J'ai consulté la direction de l'équipe et aussi mes adjoints - l'ancien défenseur de la LNH Dmitry Yushkevich et Nikolai Borchevsky qui ont déjà joué ou dirigé le Lokomotiv - avant de prendre une décision. Cette histoire touche tellement la population de Yaroslav qu'il était impossible de ne pas en tenir compte. Les deux semaines qui ont précédé la saison ont été très difficiles. Particulièrement la visite du cimetière que nous avons effectuée en équipe lors du premier anniversaire de la tragédie. Je ne crois pas que c'était nécessaire, mais tout ça a soudé davantage notre équipe», m'a expliqué Rowe, mercredi après le match.

Et les joueurs, comment composent-ils avec la cérémonie fort émotive qui précède chaque match? Cérémonie dont ils sont témoins puisque les joueurs du Lokomotiv, comme leurs adversaires, se tiennent sur la ligne bleue pour la présentation d'une vidéo très animée qui rend hommage aux victimes avant que ne descende la cloche.

«Ça vient me chercher chaque fois. Les drapeaux, la cloche, les réactions des gens. Tu as beau être à quelques minutes d'un match, c'est impossible de ne pas avoir une pensée pour eux», m'a expliqué le Canadien Mark Flood après la victoire du Lokomotiv, mercredi.

Natif de l'Île-du-Prince-Édouard, ce défenseur n'avait pas d'amis au sein de l'équipe décimée. Mais il avait une idole. «Pavol Demitra était mon joueur favori quand j'étais petit. Il jouait chez moi avec le club-école des Sénateurs d'Ottawa. J'ai toujours suivi sa carrière et je me suis inspiré de lui pour garder confiance lorsque je visais la Ligue nationale. Je suis donc très touché par cette cérémonie. Mais une fois qu'elle est terminée, nos partisans nous rappellent que, tout en respectant le passé, il faut aussi respecter le présent. Et que la seule façon de le faire, c'est en marquant des buts et en gagnant des matchs.»

Contrairement au son de la cloche qui est accueilli en silence avant les matchs, les buts du Lokomotiv sont salués par un long et puissant sifflement de train et par la frénésie que chacun de ces buts provoque dans les gradins. Pendant ce joyeux tintamarre, joueurs et partisans semblent ne plus penser au 7 septembre 2011. Ou à moins y penser.