Lorsqu’un joueur change d’équipe immédiatement après avoir gagné la Coupe Stanley, sa bague commémorative lui est envoyée au cours des mois suivants. Les réseaux sociaux raffolent des beaux moments que représentent les séances de dévoilement.

Mis à jour le 28 nov. 2021
Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Mais envoyer une bague quatre ans plus tard ? C’est plus rare. En fait, ça n’arrive jamais.

Enfin, presque jamais. Jeff Gorton a été limogé par les Bruins de Boston en juin 2007, après 15 ans de loyaux services, dont 8 comme adjoint au directeur général et quelques mois comme DG par intérim. Or, lorsque les Oursons ont soulevé la coupe en 2011, ils se sont assurés que Gorton reçoive sa bague.

C’est lui qui était derrière les sélections de Phil Kessel, Milan Lucic et Brad Marchand au repêchage de 2006. Lui aussi qui avait attiré à Boston les joueurs autonomes Zdeno Chara et Marc Savard. Et lui, encore, qui avait orchestré la transaction qui a arraché le gardien Tuukka Rask aux Maple Leafs de Toronto.

Alors oui, les Bruins lui devaient certainement une partie de leurs succès. On se doute toutefois qu’ils n’auraient pas eu cette attention pour n’importe qui.

Toutes les personnes interrogées par La Presse n’ont eu que de bons mots pour Jeff Gorton, nommé dimanche au poste de vice-président exécutif aux opérations hockey du Canadien de Montréal. Un titre que portait auparavant le directeur général Marc Bergevin avant d’être congédié.

Deux agents, qui n’ont pas souhaité être nommés, ont été élogieux envers Gorton. Ce qui n’est pas rien, dans la mesure où agents et DG sont assis l’un en face de l’autre pendant des négociations contractuelles. On le dit très respecté au sein de la profession.

« C’est toute une tête de hockey, a dit le premier agent. Il a un œil pour le talent très au-dessus de la moyenne. »

Le deuxième a parlé d’un homme calme, « qui ne réagit pas de façon exagérée », et d’une personne honnête, dont on peut « prendre la parole ».

« Il dit les choses comme elles sont », renchérit le premier agent.

Recrutement

Cet « œil pour le talent », il l’a acquis en faisant ses premières armes au sein du département hockey des Bruins comme directeur du recrutement, de 1994 à 1999. Des années qui ont mené à l’émergence de P. J. Axelsson, Kyle McLaren, Sergei Samsonov et Joe Thornton, tous repêchés et développés à Boston.

Son règne s’est poursuivi comme adjoint au DG ou comme DG intérimaire : Nick Boynton, Patrice Bergeron, Mark Stuart, David Krejci, Lucic, Marchand, Kessel…

C’est aussi comme recruteur qu’il a fait son entrée chez les Rangers de New York, quelques semaines après avoir été remercié par les Bruins en 2007.

Glen Sather l’a pris sous son aile à Manhattan, après une décennie de mentorat d’Harry Sinden à Boston. Rapidement, il en a fait son adjoint. Et il lui a passé le flambeau en 2015.

Son règne comme directeur général des Rangers n’a pas été un fleuve tranquille. Des décisions difficiles l’attendaient, notamment celles de se séparer de Rick Nash, de Ryan McDonagh, de Mats Zuccarello et plus tard d’Henrik Lundqvist, tous des joueurs populaires à Broadway. Il n’a jamais caché ses intentions de « raser la maison jusqu’à ses fondations et recommencer à zéro », a écrit Rick Carpiniello, d’Athletic, le printemps dernier. Et c’est lui qui, en 2018, a signé « la lettre », missive envoyée aux détenteurs d’abonnements de saison pour annoncer la reconstruction du club. Pour dire les choses comme elles sont, encore.

La patience est certainement au nombre de ses qualités. Élaborer et conclure la transaction qui a amené Mika Zibanejad à New York depuis Ottawa, en juillet 2016, a pris du temps. « Il aurait pu perdre patience, dire que ça ne marchera pas et aller en chercher un autre », illustre un ex-collègue, qui a travaillé avec lui chez les Rangers.

Or, « il est resté patient ». « Et même quand Zibanejad est arrivé, les gens se demandaient encore s’il allait devenir un joueur digne d’un cinquième choix au total ». Voilà que le Suédois est parmi les centres les plus productifs de la LNH.

Malheureusement pour lui, Gorton n’aura pas récolté les fruits de sa patience à New York. Impatients, les propriétaires de la franchise les ont congédiés, le président John Davidson et lui, à la fin de la dernière saison. Et ce, alors que le bassin d’espoirs déborde – Alexis Lafrenière, Kappo Kakko, Filip Chytil, K’Andre Miller – et que les vétérans de qualité se font nombreux : Artemi Panarin, Adam Fox, gagnant en titre du trophée Norris, Jacob Trouba… Tous des joueurs attirés à New York par Gorton.

Troisième reconstruction

Malgré une carrière étalée sur presque trois décennies, Jeff Gorton ne découvrira à Montréal qu’une troisième équipe. Une troisième des « six originales », de surcroît.

Son ex-collègue convient que le marché montréalais est dans une classe à part, mais cela ne devrait « pas le déranger ». « Il travaille fort, il est méthodique ; ce n’est pas un gars qui réagit à la pression », résume-t-il.

Devant les membres des médias, on le dit à son aise, doté d’un bon sens de l’humour et d’autodérision. Son premier boulot dans la LNH, au fait, a été au service des relations publiques des Bruins. En privé, il peut toutefois être froid, voire tranchant.

Un agent souligne par ailleurs que chez le Canadien, il se retrouvera, pour la troisième fois, à la tête d’une équipe en reconstruction – avec ou sans l’étiquette. Ce même agent s’attend d’ailleurs à de nombreux changements dans le recrutement et le développement des joueurs.

Son parcours ne l’a par contre jamais porté à la tête d’une équipe en position de gagner un championnat. Impossible, donc, de savoir de quelle manière il se comporterait si son équipe était tout près de toucher à la Coupe.

Remarquez, ce n’est pas comme si c’était sur le point de se produire à Montréal. On s’attend donc à ce qu’il ait les coudées franches pour faire ce qu’il sait faire de mieux. Ça prendra toutefois, peut-être, de la patience.

— Avec la collaboration de Guillaume Lefrançois