(San Jose) Dans l’histoire récente du Canadien, associer directement les succès du club au brio du gardien devant le filet n’est pas une anecdote ni même une habitude. C’est carrément une tradition.

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Patrick Roy a remporté deux Coupes Stanley. José Théodore et Carey Price ont reçu le trophée Hart, une rareté chez les hommes masqués. Encore l’été dernier, sans Price, pas de finale.

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Or, à l’exception de Jaroslav Halak au printemps 2010, les moments de grâce sont devenus, depuis un bon moment déjà, l’apanage de la grande vedette du moment.

Ce qui nous amène à la deuxième exception. En l’emportant 4-0, jeudi, contre les Sharks de San Jose, Jake Allen a réalisé son premier blanchissage en 19 mois. Et signé le premier match parfait d’un gardien du Canadien autre que Carey Price depuis Charlie Lindgren en février 2018.

Il n’y a de suspense pour personne : lorsque Price sera en mesure de revenir au jeu, Allen va reprendre sa place au bout du banc. Un rôle qu’il accepte et qu’il remplit à merveille.

Il n’empêche que, depuis le début de la présente saison, Price n’est pas là. C’est donc à Allen de tenir le fort. De « diriger le navire », comme il l’a lui-même imagé.

Au cours des dernières semaines, donc, Allen a été correct, en tout cas meilleur que l’équipe devant lui. À Seattle, mardi, il n’a pas été bon du tout. Remarquez, quand bien même il aurait été sensationnel, le Canadien aurait sans doute perdu quand même.

Mais jeudi, il l’a été, sensationnel. Et bien que les 18 patineurs aient (presque) tous disputé un bon match et donné un rare coussin à Allen, rien n’aurait été acquis sans le calme et le contrôle du gardien numéro 34.

PHOTO TONY AVELAR, ASSOCIATED PRESS

Mike Hoffman a marqué le premier but du Canadien.

Trop en faire

Avant jeudi, « Jake a joué incroyablement bien pour nous, mais on n’a pas assez bien joué devant lui », a dit Josh Anderson, enthousiaste. « Il mérite cette victoire-là. »

Allen a convenu que, comme ses coéquipiers dans les défaites gênantes des dernières semaines, il avait lui aussi tenté de « trop en faire ». Sage, il a rappelé que ces moments difficiles canalisent souvent les efforts aux mauvais endroits. « Et c’est là que tu joues le plus mal ».

À San Jose, « je n’ai pas joué hors de mon demi-cercle, j’ai laissé venir la rondelle à moi », a-t-il analysé. « C’est la manière dont j’ai du succès. »

Comme c’est son habitude, il a jeté le crédit sur ses coéquipiers qui ont, eux aussi, disputé leur meilleur match de la saison. Mais il a aussi fait preuve d’une louable franchise en reconnaissant à quel point cette victoire était « cruciale ».

Plutôt que de se réveiller à Los Angeles, vendredi matin, avec un dossier de 1-7-0, le Canadien a plutôt porté sa fiche à 2-6-0. Ce n’est pas bien meilleur, mais c’est certainement moins pire. Cette équipe est déjà tellement en retard au classement qu’elle ne fera pas la fine bouche sur la taille des pas vers l’avant. Surtout pas dans un voyage de quatre matchs qui s’est amorcé du mauvais pied.

« Je sais qu’il était encore tôt, mais on était mal en point, a souligné Allen. C’était important qu’on gagne du momentum pour la suite du voyage, pour ne pas se retrouver avec une fiche de 0-2 avant deux matchs en deux jours. »

Après l’entraînement matinal, l’entraîneur-chef Dominique Ducharme avait souligné à quel point il était important, à ses yeux, non seulement que ses hommes mettent des victoires en banque, mais qu’ils le fassent de la fameuse « bonne façon ».

Dans cet esprit, il a lancé des fleurs à son gardien, qui avait travaillé fort avec son entraîneur spécialisé Éric Raymond sur les tirs voilés et les rondelles déviés, deux des outils favoris des Sharks. Il a récolté les fruits de ce travail et a été parfait en repoussant 45 tirs.

Son blanchissage, « mérité », a été le reflet de son match, a noté Ducharme. « Jake a été extraordinaire », a-t-il même dit, lui qui n’est pourtant pas un adepte des superlatifs.

Ce n’en est sans doute que plus vrai.

Jouer vite

On l’a souligné plus haut, cette victoire à San Jose a été acquise au terme de la meilleure prestation de la troupe de Ducharme cette saison, dans la (rare) victoire comme dans la défaite.

Trois joueurs ont marqué leur premier but – Alexander Romanov, Brendan Gallagher et Josh Anderson. Les Sharks ont certes atteint 45 fois le gardien et décoché 29 autres tirs qui ont raté la cible ou qui ont été bloqués en défense, mais peu d’entre eux ont représenté un immense danger, conséquence d’un travail serré des défenseurs en zone neutre et d’un appui manifeste des attaquants en repli. L’avantage numérique a donné un but. Le désavantage numérique a signé un sans-faute. Et le Tricolore a marqué le premier but, une première en sept matchs.

Ça n’a pas été « parfait », a dit Ducharme. Mais ç’a été beaucoup, beaucoup mieux qu’auparavant.

« On a suivi le plan de match, a expliqué Josh Anderson. Tout le monde s’en est tenu à son rôle. C’était un effort d’équipe. »

Ducharme croit avoir enfin vu son équipe trouver son « essence », en accord avec le « noyau » de son système de jeu. Bondir sur le disque pour créer des revirements. Attirer la pression vers soi en zone adverse pour libérer un coéquipier. Supporter le porteur du disque. « Jouer vite » et « penser vite », ce qui ne veut pas dire « patiner vite » a insisté l’entraîneur.

Voilà enfin des éléments concrets sur lesquels « bâtir », pour peu qu’on sache reproduire la recette avec constance.

Dans tous les cas, Nick Suzuki a avancé que son équipe partait pour la ville des anges avec beaucoup d’aplomb et de confiance.

Il ne reste plus qu’à le prouver face à Phillip Danault et aux Kings samedi.

Ils ont dit

Les blanchissages m’importent peu, je voulais juste disputer un match solide. Je pense que j’ai bien fait depuis le début de la saison, mais je n’étais pas content de mon match à Seattle. Je voulais rebondir, c’était important pour tout le monde.

Jake Allen

Dans le vestiaire, [Jake Allen] est silencieux, très calme. Il ne semble jamais ébranlé, pas même à Seattle, alors qu’on était vidés. Il revient chaque jour avec la même attitude.

Nick Suzuki

C’est peut-être ce que ça prend pour partir. Regarde [Gallagher], la rondelle a bondi sur sa main et son bâton. Il faut juste trouver la manière d’en marquer un et continuer de travailler fort. Le reste va suivre.

Josh Anderson, sur son premier but de la saison

Notre attaque est diversifiée. Ces gars-là vont s’enlever la pression qu’ils ressentent. Ils veulent faire des bonnes choses pour l’équipe, mais ils veulent aussi contribuer offensivement. Ce sont des joueurs fiers. Aller chercher un but, ça les rend plus légers. Je suis certain qu’ils vont continuer comme ça et, éventuellement, ils vont marquer avec régularité.

Dominique Ducharme, sur les buts de Josh Anderson et Brendan Gallagher

Alexander Romanov ne marque pas si Jonathan Drouin ne bondit pas sur la rondelle à la mise au jeu. Ce sont comme les pièces d’un casse-tête. Tout s’enchaîne. […] Il faut continuer à travailler dans la même direction.

Dominique Ducharme

Dans le détail

22 ans plus tard

On va (enfin) pouvoir changer de sujet lors de la prochaine visite du Canadien à San Jose. La victoire de jeudi était en effet la première du Tricolore depuis le 23 novembre 1999. Il y a 22 ans, le véloce Craig Rivet avait donné la victoire aux siens en prolongation. Martin Rucinsky et le regretté Sergei Zholtok avaient marqué les autres buts des visiteurs. Après l’entraînement matinal, l’entraîneur-chef Dominique Ducharme a souligné à quel point cette longue disette ne lui faisait ni chaud ni froid. « On a bien d’autres choses à parler », a-t-il résumé – et c’était bien vrai. Il n’empêche que les joueurs, eux, étaient bien au courant. Jake Allen l’a spontanément évoqué après la rencontre, tandis que Josh Anderson, en réponse à la question d’un journaliste, a dit l’avoir lu sur Twitter après la défaite à Seattle. Cette déclaration a créé la surprise dans la pièce : pourquoi se faire ainsi du mal en consultant les réseaux sociaux après une défaite ? « C’est une mauvaise idée », a reconnu Anderson en souriant.

Une nouvelle vocation pour Hoffman ?

Il n’y avait aucune ambiguïté sur les motifs de l’embauche de Mike Hoffman, l’été dernier. On voyait en lui peut-être pas un sauveur, mais certainement un spécialiste censé alimenter l’avantage numérique boiteux du Canadien. Or, l’ailier trainait derrière lui un passé de joueur inefficace à cinq contre cinq, phase de jeu qui constitue pourtant la majorité des minutes qu’il dispute pendant une saison. Au cours des quatre dernières saisons, à cinq contre cinq, il a été sur la glace pour 30 buts de plus de l’adversaire que de son club (de ses trois clubs, en fait). Jeudi, il a marqué un joli but en première période et porté cette statistique à +3 en cinq matchs cette saison. Il a toutefois connu une soirée difficile sur le plan de la possession de rondelle – le CH n’a contrôlé que 21,9 % des tentatives de tir quand il était sur la glace. On attendra donc avant de parler d’une nouvelle vocation.

Ambiance intime à San Jose

Il fut une époque où le Canadien attirait les foules partout où il jouait. Si cette époque n’est pas révolue, elle avait certainement pris une pause jeudi soir à San Jose, où les Sharks ne disputaient que leur deuxième match local de la saison. Alors que la première joute avait fait salle comble, celle contre le CH a suscité un engouement timide dans la vallée du silicone. Sur les 17 562 sièges du SAP Center, la moitié était-elle occupée ? La feuille de match fait état d’une occupation « officielle » généreuse de 65 %. Rien pour faire honneur à la foule habituelle de la « Tank », réputée pour sa passion. Le pauvre partisan qui, en première période, a tenté d’amorcer de multiples « let’s go Sha-arks, clap-clap, clap-clap-clap » (sur l’air de « La loi spéciale », popularisé pendant la grève étudiante de 2012) a reçu bien peu d’appuis.

En hausse

Jake Allen

Sans l’ombre d’un doute son meilleur match cette saison. Il s’est signalé dès les premiers instants et a joué avec confiance toute la soirée. Son équipe et lui en avaient besoin.

En baisse

Jeff Petry

Le général de la défense n’est pas dans son assiette, et ça ne se replace pas. Sa prise de décision fait gravement défaut, autant à forces égales qu’en avantage numérique. Inquiétant.

Le chiffre du match

29 %

Encore une soirée misérable pour Nick Suzuki sur le plan des mises au jeu. Le jeune homme excelle dans une multitude de départements, mais son inefficacité au cercle demeure son talon d’Achille.