L’ancien numéro 44 du Canadien revient sur les moments difficiles de sa carrière, pourtant prolifique

Katherine Harvey-Pinard
Katherine Harvey-Pinard La Presse

« Y a pas juste le hockey dans la vie. » Cette citation célèbre de Stéphane Richer date d’il y a plus de 30 ans. Pourtant, c’est comme si elle avait été prononcée hier. Elle avait fait jaser, beaucoup, à l’époque, mais force est d’admettre qu’elle était peut-être simplement très en avance sur son temps.

Au moment où Richer s’était ainsi exprimé, la santé mentale était un sujet tabou. Mais les mentalités ont évolué, si bien que le thème est désormais très associé au sport, et beaucoup plus décomplexé. Au Québec, la décision de Jonathan Drouin de quitter le Canadien pour des raisons personnelles a fait couler beaucoup d’encre. S’il y en a un qui peut le comprendre, c’est bien Richer.

Stéphane Richer a connu une longue et prolifique carrière de 1054 matchs dans la Ligue nationale de hockey (LNH). Il a disputé 490 rencontres de saison régulière dans l’uniforme du Tricolore, signant à deux reprises un bel exploit : inscrire 50 buts en une saison.

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Claude Lemieux, Craig Ludwig, Lucien Deblois et Stéphane Richer lors de la conquête de la Coupe Stanley du Canadien face aux Flames de Calgary, en 1986

Mais il n’était pas heureux. Par le passé, l’ancien numéro 44 a souvent raconté qu’il avait été aux prises avec l’anxiété et la dépression pendant sa carrière. La pression de jouer à Montréal, la critique, c’était trop difficile à gérer.

« Je n’ai pas dit ça parce que je n’aimais pas mon sport. J’avais besoin d’aide », raconte Richer, rencontré par La Presse dans le cadre de la première édition de la Coupe Charles-Bruneau, qui avait lieu au stade IGA, à Montréal, samedi.

« Je leur disais que j’étais en train de mourir par en dedans, poursuit-il. J’avais beau parler avec les gens qui étaient responsables du Canadien dans ce temps-là – je n’ai pas besoin de rappeler les noms, tout le monde sait qui c’était –, ils me répondaient : “Voyons, Stéphane. Tu fais 1 million par année, tu es beau bonhomme, tu as tout dans la vie, tu ne payes pas d’auto, tu comptes 50 buts par année. Ça va passer.” »

« En 2021, on le vit encore », ajoute-t-il en référence à Jonathan Drouin.

Quand il a su que l’attaquant quittait le CH pour des motifs personnels, en avril dernier, Stéphane Richer a ri. Un rire amer. Le rire de celui qui a déjà vécu un peu la même chose… il y a plusieurs décennies.

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Jonathan Drouin

« J’écoute le monde parler : “Voyons donc, il fait 5 millions par année, ça fait longtemps qu’il n’a pas joué au hockey…” »

Drouin, qui doit revenir au jeu cette saison, s’exprimera dans une entrevue à RDS, lundi, pour la première fois depuis qu’il a quitté l’équipe.

« Moi, j’espère qu’il va tout dire, lance l’ex-athlète qui a aujourd’hui 55 ans. Même si ça fait mal. Même si, parfois, ça peut être gênant, ça devient un complexe. Il faut que tu parles. Les Québécois, on le sait, autant on peut être méchants, autant on peut tout comprendre et tout oublier. Il n’a pas demandé à être chez lui pendant un mois et demi… Il n’était plus capable de fonctionner. »

Au fil des ans, Richer a proposé à l’organisation d’aider des joueurs du Canadien qui vivaient des difficultés reliées à la pression de jouer dans un marché comme Montréal : les frères Andrei et Sergei Kostitsyn, Max Pacioretty, Alex Galchenyuk…

« Tu voyais qu’ils avaient de la misère à circuler et à voyager, évoque-t-il. Pratiquer, jouer, c’était un fardeau. Moi, je leur disais [à l’organisation] : “Je l’ai vécu à Montréal, à 100 milles à l’heure.” On a dit que j’étais drogué, homosexuel, etc. Je faisais trois fois moins qu’eux autres. Mais je me disais : s’il y a une personne qui peut aider ces gars-là, c’est moi. Envoyez-les-moi tout seuls. Je vais aller souper deux soirs avec eux, je vais leur expliquer ce que c’est. »

Selon Richer, on lui a répondu que la LNH engageait des gens spécialement pour ça.

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On sent Stéphane Richer très impliqué émotionnellement quand il parle de santé mentale. Il sait ce que c’est que souffrir intérieurement.

Ça n’a pas rapport que tu fasses des millions par année. On le voit au football, on voit des acteurs qui se suicident… Il doit y avoir des raisons au bout de la ligne.

Stéphane Richer

Avant que n’arrive la pandémie, l’ancien du Bleu-blanc-rouge offrait des conférences dans des écoles du Québec. Il a fait de la sensibilisation des jeunes aux enjeux de santé mentale sa nouvelle mission.

« Si je peux en sauver un… Je ne dis pas aux jeunes quoi faire et quoi ne pas faire. Je raconte mon histoire. De 5 ans à 10 ans, j’étais le plus petit. Je mangeais des volées à l’école, tout le monde riait de moi, je parlais vite. J’étais nerveux, j’avais peur de tout. Je ne pouvais pas performer en classe, mais le sport m’a aidé. 

« Je me suis sauvé de ça, et à 18 ans, je me suis retrouvé avec le Canadien de Montréal. Mais si tu fais le cheminement, entre 5 ans et 18 ans… J’ai manqué beaucoup de choses dans ma vie. Change d’école, change de ville, change de club, de famille de pension… Quand je suis arrivé à 20 années et quelques, dans mon prime time, ça a fait clap », raconte-t-il en mimant l’effet avec ses mains.

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Stéphane Richer, en août 2019

Parmi les conseils qu’il donnerait aux athlètes professionnels et à tous ceux qui pourraient en avoir besoin : « couper des liens ».

« Je parle de membres de ta famille proche, des amis proches, précise-t-il. Moi, je n’ai été voir aucun médecin, et quelqu’un m’a dit : “Prends une feuille blanche, fais une ligne en plein milieu. À gauche, ce n’est pas bon, à droite, c’est bon. Sois sincère envers toi-même.” J’ai pleuré des soirées de temps. J’effaçais, je recommençais. »

Parce que pour finir, dit-il, « la seule personne qui peut aider Stéphane Richer, c’est Stéphane Richer lui-même ».

« Le monde voit juste le nom dans le dos avec le numéro. Ils ne voient pas ce qui est ici », conclut-il en pointant son cœur.

Pour la cause

Stéphane Richer, Dominique Ducharme et Alain Côté faisaient partie des invités pour le match des célébrités de la Coupe Charles-Bruneau, samedi. L’évènement, qui réunissait 27 équipes de hockey-balle et plusieurs personnalités du hockey, visait à amasser des fonds pour la recherche en hémato-oncologie pédiatrique.

En tant que grand-père de deux fillettes de 1 et 3 ans, Richer est évidemment touché par la cause. En réalité, il l’était déjà il y a près de 40 ans. À l’époque, les joueurs du Canadien rendaient souvent visite aux enfants malades à l’hôpital Sainte-Justine, se souvient-il.

« Quand tu étais une recrue, il fallait que tu chantes des chansons aux jeunes, se souvient-il. Dans mon année, il y avait moi, Patrick Roy et Claude Lemieux. J’avais chanté Jingle Bell. J’étais tellement nerveux, je ne savais pas quoi chanter ! Les gars me disaient : “Voyons, Stéphane, ce sont des enfants. Ils s’en foutent de la chanson.” Mais ce sont de bons souvenirs. »