Dans sa fascinante autobiographie, l’ancien directeur général des Ducks d’Anaheim Brian Burke raconte comment il a eu vent de l’offre hostile que Kevin Lowe (alors directeur général des Oilers d’Edmonton) a déposée à Dustin Penner, qui était joueur autonome avec compensation, à l’été 2007.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

« Kevin et moi étions amis. Nous nous respections. Nous avions fait la transaction de Chris Pronger, lit-on dans Burke’s Law – A Life in Hockey. Donc, dans les circonstances, il aurait au moins pu me prévenir que l’offre hostile s’en venait. J’étais alors à Penticton, dans une école de hockey, et Kevin était en ville. Il aurait pu m’appeler ou me le dire en personne.

« J’ai l’ai plutôt appris par un cr*** de fax provenant de la Ligue. Jésus-Christ tout puissant. J’ai explosé. »

La situation a dégénéré au point où Lowe a lancé, en entrevue, qu’il était prêt à se battre avec Burke, si bien que Gary Bettman a dû s’en mêler pour calmer le jeu.

L’anecdote en dit long sur le degré de malaise qui entoure le dépôt d’une offre hostile dans la LNH. Comme Marc Bergevin l’a lui-même rappelé en annonçant qu’il n’égalerait pas l’offre que les Hurricanes de la Caroline ont soumise à Jesperi Kotkaniemi, l’offre hostile est « un outil offert par la convention collective ».

Un outil, certes, mais qui est appelé à rester bien au fond du coffre, si on se fie aux agents que nous avons sondés.

Pas de tendance

La Presse a contacté quatre agents, qui ont été unanimes : même si les Hurricanes ont réussi à déraciner Kotkaniemi, il ne faut pas y voir une nouvelle tendance.

« Le règlement est clair, mais il y a toujours eu un “gentlemen’s agreement” de ne pas s’en servir, avance Allain Roy, président de RSG Sports. Les offres hostiles font monter le marché, et les équipes ne veulent pas faire monter le marché. Et historiquement, les offres font toujours partie de rivalités. »

Roy rappelle notamment le feuilleton Sergei Fedorov. En 1998, les Hurricanes ont déposé une offre hostile à l’attaquant, que les Red Wings de Detroit ont finalement égalée. Derrière cette offre se tramait une vieille querelle entre Peter Karmanos fils et Mike Ilitch, propriétaires des deux équipes, qui jouaient du coude dans les organisations de hockey mineur de Detroit.

Dans le cas présent, nul besoin d’une grande enquête pour comprendre le lien entre l’offre des Hurricanes à Kotkaniemi et celle faite par le Tricolore à Sebastian Aho en 2019. Même si le directeur général des Hurricanes, Don Waddell, et le propriétaire de l’équipe, Tom Dundon, assurent qu’il s’agissait purement d’une décision hockey. Ce sont d’ailleurs les deux dernières offres hostiles dans la LNH depuis celle faite à Ryan O’Reilly, en 2013.

L’agent Robert Sauvé, qui compte encore Marc-Édouard Vlasic et Jason Demers comme clients, a connu les années 1990, quand les offres hostiles étaient plus communes. Outre le pacte de non-agression un peu informel entre les directeurs généraux, Sauvé voit un autre facteur qui limite le recours à cet outil de nos jours.

« Pour un joueur de premier plan, l’offre sera toujours égalée. Regarde Shea Weber, Joe Sakic… Ces joueurs-là, il n’y en a pas beaucoup dans la ligue. Mais tu vas te trouver à les surpayer. Si tu vises un joueur qui n’est pas une supervedette, tu vas encore devoir surpayer, mais sans savoir à quoi t’attendre. Et ça laisse toujours un goût amer à l’équipe qui le subit », estime Sauvé, président de Jandec.

« Les DG aiment négocier avec leurs propres joueurs, ils savent où ils s’en vont. Les négociations sont déjà assez difficiles, ils n’aiment pas quand un autre DG s’en mêle et ils ne veulent donc pas faire le coup aux autres », ajoute Stéphane Fiset, agent chez Newport, la firme de Don Meehan.

Peu de solutions

Chaque été, des dizaines de joueurs deviennent autonomes avec compensation. L’équipe n’a qu’à déposer une offre qualificative avant la date limite afin de conserver les droits du joueur, même si son contrat est échu, le temps qu’une nouvelle entente se négocie. C’est ce que le Canadien a fait avec Kotkaniemi.

Théoriquement, un joueur autonome avec compensation peut donc solliciter les autres équipes pendant la période de négociation. Mais il semble que ce soit une zone grise. « On l’essaie des fois, mais c’est rare qu’on a de l’écoute de l’autre côté », admet Philippe Lecavalier, agent chez Quartexx Management, une des principales firmes de représentation de joueurs dans la LNH.

Il existe d’autres outils, plus traditionnels, comme l’arbitrage ou les comparables.

Robert Sauvé, agent de joueurs

Il en résulte une situation que Roy qualifie de « frustrante » pour les agents. Pour ajouter à la frustration, la LNH et l’Association des joueurs se sont entendues, l’an dernier, sur une prolongation de la convention collective. « C’est de valeur qu’ils ont manqué ça dans la dernière convention », déplore l’Acadien.

L’idée de Roy pour réformer le système : une « semaine » des offres hostiles.

« Quand je regarde les outils dans la convention, ce sont ceux qui sont normalisés qui sont les plus utilisés. Depuis qu’il y a une période pour les rachats de contrat, les équipes s’en servent plus souvent. Il y a aussi eu la fenêtre de négociation pour les joueurs autonomes [qui a été abolie l’an dernier]. Mais en ce moment, les offres hostiles, ça se fait comme en secret, et quand ça arrive, on fait : “Wow, ça sort d’où ?” »

À l’heure actuelle, le dédommagement à verser à une équipe pour un joueur autonome avec compensation se traduit comme suit.

« Le coût, en choix au repêchage, de faire une offre élevée devra diminuer, affirme Lecavalier. Si ça devient moindre, il y en aura peut-être plus. Mais la LNH n’a aucun intérêt à changer le système. »

Autre facteur de la tiédeur de la LNH : les offres hostiles mettent souvent en lumière les problèmes financiers (réels ou supposés) de certaines organisations. En 2012, les Flyers de Philadelphie ont déposé à Shea Weber une offre de 14 ans et 110 millions de dollars ; plus de la moitié de cette somme (56 millions) était due dans les quatre premières années de l’entente.

« Parce que Nashville avait eu des problèmes financiers », rappelle Sauvé. Les Predators, qui ont finalement égalé l’offre, sont en bien meilleure posture depuis.

Le feuilleton Fedorov, évoqué plus haut, allait dans le même sens. L’offre des Hurricanes : 38 millions pour six ans. Le hic : il y avait 14 millions dans la seule première année, et un boni de 12 millions si jamais le joueur atteignait le troisième tour des séries.

Or, les Red Wings formaient alors une puissance et avaient de bien meilleures chances que les Hurricanes de se rendre loin. En gros, la Caroline offrait à Fedorov un boni qu’elle avait peu de chances de verser, mais que les Wings étaient presque assurés de payer. Dans une même saison, Detroit risquait donc de cracher 26 millions de dollars pour un joueur !

Enfin, n’oublions pas l’offre du Canadien à Aho, qui prévoyait 21 millions de dollars dans les 12 premiers mois, avec comme trame de fond des soupçons sur les finances de Dundon.

« La Ligue aimerait se débarrasser de cet outil-là, car ça ne l’avantage pas, croit Sauvé. Nous, on aimerait bien que ça reste. Mais ça désavantage la Ligue et les équipes, surtout celles qui ont des problèmes financiers. »

Nick Suzuki fera partie des joueurs autonomes avec compensation du Canadien l’été prochain. Si nos agents voient juste, le danger d’une offre hostile semble donc minime. À moins qu’une autre équipe ait un vieux compte à régler avec Bergevin ou Geoff Molson…