Le Canadien n’a pas fait le poids dans ce premier match face aux Golden Knights. Un fait demeure : l’équipe de Las Vegas est une belle machine de hockey dans un marché qui est tout sauf traditionnel avec ses 45 degrés. La beauté d’un club de sport d’hiver qui gagne entre les cactus. Yves et Léa poursuivent leur correspondance, sur fond bleu-blanc-rouge.

Le décorum de la fête

Léa Stréliski
Léa Stréliski Humoriste, collaboratrice invitée

Yves,

Non mais, c’était quoi, ça ? C’est quoi ces espèces de majorettes cokées ? Qu’est-ce qui se passe ? Qui leur a appris ce qu’est le hockey ? J’ai failli faire une crise d’épilepsie.

Ça me fait penser à ce qu’est devenu un cinéma de nos jours. Tu te souviens d’aller au cinéma avant, Yves ? Quand la rue Sainte-Catherine t’en proposait une douzaine ? À chaque coin de rue, y avait moyen d’entrer dans une salle sombre et climatisée. Y avait des sièges, du pop-corn, quelques bonbons, c’était une sortie, personne n’y avait de cellulaire, t’allais voir un film, point. On y passait notre jeunesse.

Maintenant, t’as des fauteuils qui vibrent, du son qui te fait éclater les tympans, y a des haut-parleurs jusque dans tes pieds, on te propose de réhypothéquer ta maison pour un format de pop-corn gros comme un camion Ram, c’est dans un complexe qui ressemble à un machin qui pourrait aller sur la lune, et dans tout ça, on en oublierait le film. Je ne te le cacherai pas, Yves, je ne suis pas très Vegas.

Bon, tu vas me dire, Léa, je suis pas surpris, tu te couches à 21 h, tu ne bois pas la semaine et tu trouves ton bonheur dans le goût des cerises. Certes, mais j’ai eu mes heures, moi aussi. J’ai été « rue Crescent ». Je me suis cherché une identité jusqu’à me trémousser avec des hommes parfumés dans des clubs où je n’avais sûrement pas l’âge d’entrer. Mais on ne peut pas mélanger ça au grand art qu’est le hockey, Yves ! Ça n’est pas sérieux ! On ne peut pas appliquer l’ambiance d’un carré VIP sur Saint-Laurent un week-end de Grand Prix à la tradition qu’est le sport de Maurice Richard ! Ça va pas la tête ? !

Leur arène pue tellement Vegas qu’à chaque pénalité, quand le joueur entrait dans sa cabine, j’avais peur qu’une effeuilleuse vienne s’asseoir sur ses genoux ! Je n’aime pas ça, Yves. Je n’aime pas ça du tout. Qu’en penserait la mère de Cole Caufield ? Elle qui a élevé un garçon bien droit, qui joue déjà dans la LNH et n’a même pas l’âge de boire au Nevada. Tu l’as vue ? Comme elle était heureuse quand son gars a marqué ? La fierté des parents qui accompagnent un être dans son champ de compétences depuis la première seconde.

Je t’ai déjà parlé de ma sœur, Yves ? J’ai une sœur pianiste qui réussit quand même bien. Genre album platine. Quand elle était petite, elle jouait dans le salon. Elle a toujours été douée, si bien que jusqu’à tard dans la vie, je pensais que tout le monde jouait du piano comme elle. Pour moi, jouer du piano, c’était ça. Puis j’ai compris que comme Cole Caufield, elle avait un don.

Le 2 juillet, elle jouera à l’OSM. T’imagines ? Ma toute petite sœur avec un grand orchestre. Je parie qu’elle aura l’air d’un dessin de Sempé. Mes parents seront dans les gradins et j’y serai aussi avec ma tête de Brock Caufield. Je te promets de ne pas crier Go Habs Go. Je sais respecter le décorum, même quand j’ai le cœur à la fête.

P.-S. T’as vu l’espèce de feinte dégueulasse qu’ils ont faite contre Carey Price ? C’est bien eux, ça, fake même quand ils marquent. Beurk.

Quand j’étais scout

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Léa,

Ça me rappelle la fois où je suis devenu scout. J’avais 12 ans, j’étais le plus petit et il y avait un camp d’hiver avec un match de football « plaque » dans la neige.

T’sais le poulet qui se trompe de porte et qui entre dans un congrès de coyotes ?

Je n’ai pas vraiment vu le match. J’étais souvent sous la neige ou en train de m’y faire rentrer.

Je suis devenu ami avec l’autre fier « loser », celui qu’ils appelaient « le gros », le gars le plus drôle que j’aie rencontré de ma vie. On a tellement ri, j’ai fait une crise d’asthme et les moniteurs ne savaient plus quoi faire avec moi quand le truc des vapeurs d’eau bouillante ne m’a pas guéri. Ils m’ont amené à l’hôpital de Sainte-Agathe en pleine nuit, et en revenant dans le dortoir, il y avait un scout de 12 ans avec des grosses lunettes en train de chuchoter sur un ton doctoral : « Nuance ! Il y a une différence entre l’amour et l’acte sexuel. »

Voilà ce que j’ai retenu de mon scoutisme, Léa : la technique hivernale d’allumage des feux en forêt, une aversion pour les sports de contact, la technique de survie et d’autodéfense par le rire, un mauvais remède de grand-mère contre les crises d’asthme et un exposé sur la sexualité humaine.

Je ne saurais donc trop t’encourager à pousser tes enfants dans les traces de Baden Powell.

Mais pourquoi tu me fais parler de ça ?

Ah oui, c’est à cause du match de lundi. Je regardais le Club faire ce qu’il pouvait face à ceux que tu appelles les Hommes du désert. Ils avaient l’air tout petits, nos Canadiens. Piétinés. Asthmatiques. Ça m’a ramené à ce camp d’hiver par les mécanismes mystérieux de ce que Proust appelle la mémoire involontaire.

Je t’entends d’ici dénoncer le clinquant, le mauvais goût et la criarde appropriation végasienne de « notre » sport. Je suis d’accord.

N’empêche : ça fonctionne, leur affaire. Ça cartonne. Ils aiment ça comme des fous. Je pense à des endroits comme « Sunrise » en Floride, où jouent les Panthers. Ils attirent les clients avec des hot-dogs, et ça ne fonctionne pas trop. Phoenix est un ratage perpétuel.

Mais Las Vegas, même s’ils ont été avantagés par les nouvelles règles, c’est un immense succès sportif et commercial.

Tu dois admettre aussi, si tu les suis le moindrement, que les gens responsables de leurs réseaux sociaux ont un excellent sens de l’humour – qui est en train de faire tache d’huile dans cette ligue conservatrice.

Pour en revenir à tes préférés, bébé Caufield et tous les autres, je t’avoue que je suis inquiet. Très. Marc-André Fleury, avec son style si différent de celui de Price (« on dirait un gardien des années 1930 », a dit mon fils), est aussi spectaculaire qu’efficace. Et tout le reste est comme une équipe de football scout en hiver, tassez-vous de d’là, les chevaliers s’en viennent…