Quand il regarde aller le Carey Price de 2021, Ajay Baines revoit un peu le Carey Price qu’il a bien connu dans son jeune temps. Il revoit le Carey Price de 2007.

Richard Labbé
Richard Labbé La Presse

« Je remarque surtout qu’il n’a pas trop changé ! s’exclame Baines au bout du fil. Quand j’ai joué avec lui, il venait d’arriver dans la Ligue américaine. Il ne parlait que rarement, mais une fois, en pleine finale, alors qu’on ne jouait pas très bien, il nous a dit ce qu’il pensait. Lentement, il a levé la tête, il nous a regardés et, d’un air un peu fâché, il nous a suggéré de nous grouiller les fesses… Lui qui ne parlait jamais, disons qu’on a saisi le message ! »

Ça fait 14 ans, mais Ajay Baines en rit encore. Il faut dire qu’en 2007, Price, alors âgé d’à peine 19 ans, venait à peine de s’installer dans le vestiaire des Bulldogs de Hamilton, à l’époque le club-école du Canadien dans la Ligue américaine. Il était débarqué là un peu à l’improviste, en fin de saison, après son stage au hockey junior. Jaroslav Halak, l’un des gardiens du club, avait quitté le club pour aller représenter la Slovaquie aux Championnats du monde. Yann Danis, l’autre gardien, s’attendait à être l’homme de la situation… puis Price est arrivé.

La suite, Ajay Baines s’en souvient très bien.

« Avec lui, on a gagné le premier tour, ajoute Baines, un attaquant des Bulldogs pendant deux saisons. Ensuite, on a gagné notre série de deuxième tour, puis celle de troisième tour… En finale, il y avait Hershey, les favoris, qui avaient un club super fort. C’est là que Carey nous a suggéré de nous grouiller… et on les a battus en cinq matchs ! »

Hamilton n’a pas souvent été le théâtre de grands moments dans l’histoire du hockey, à part le Gretzky-Lemieux de la Coupe Canada de 1987. Mais encore à ce jour, ceux qui ont pris part à la conquête de 2007 avec les Bulldogs estiment que c’est là, à ce moment bien précis, que Carey Price est devenu Carey Price.

Il y avait deux Carey Price. Il y avait celui qui faisait les arrêts, et il y avait celui qui faisait les arrêts avec le sourire. Je me souviens à quel point ça frustrait nos adversaires. C’est comme s’il avait été capable de détruire leurs rêves…

Maxim Lapierre, ancien coéquipier de Carey Price avec le Canadien de Montréal et les Bulldogs de Hamilton

Repêché deux ans plus tôt par le Canadien avec un cinquième choix au total, Price ne faisait même pas partie des plans des Bulldogs en fin de saison. Encore aujourd’hui, Yann Danis raconte d’ailleurs que l’entraîneur Don Lever lui avait dit qu’il allait être l’homme de confiance devant le filet du club en séries.

Il faut préciser que Danis avait disputé 44 parties cette saison-là, plus que tout autre gardien des Bulldogs. Personne n’aurait pu prévoir ce qui allait se passer par la suite, et encore moins Danis, qui a été quelque peu surpris en voyant Price débarquer dans le vestiaire du club au Copps Coliseum. « Il est arrivé avec ses bottes de cowboy, son chapeau de cowboy, et sa veste en jeans… je ne sais pas s’il avait déjà mis les pieds dans une ville auparavant ! », dit-il en riant.

En partant, le message de la direction du Canadien à l’endroit des dirigeants des Bulldogs est clair : c’est Price qui doit garder les buts en séries. Cette directive irrite Danis, qui estime que le poste doit lui revenir, mais les joueurs des Bulldogs tentent tout de même d’accueillir le nouveau gardien le mieux possible.

Rien que ça ?

Ce qui ne s’avérera pas si facile. En partant, Ajay Baines comprend rapidement que Price n’aime pas parler de tout et de rien. « Après son premier entraînement avec nous, on l’a invité à un souper, comme on avait l’habitude d’en organiser dans l’immeuble où la plupart des joueurs habitaient, ajoute-t-il. Il était en train de jouer au jeu de soccer FIFA World Cup sur la PlayStation de Kyle Chipchura, et le téléphone a sonné : c’était Steve Gainey, le fils de Bob, avec qui j’avais joué dans les rangs juniors à Kamloops. J’ai dit à Steve qu’on avait un nouveau gardien de 19 ans, et Steve a répondu : “Parfait. Dis-lui qu’à 19 ans, Patrick Roy a gagné la Coupe Calder à Sherbrooke !” Carey a entendu ça. Il s’est retourné vers moi deux secondes, et il m’a demandé : “Gagner la coupe… c’est tout ce que j’ai à faire ici ?” Et il a continué à jouer à son jeu comme si de rien n’était ! »

De l’avis général, la réputation de Price a été bâtie lors de ce printemps magique à Hamilton. Les Bulldogs ne ressemblaient en rien à une puissance – le meilleur marqueur du club cette saison-là avait été Duncan Milroy, choix de deuxième ronde du Canadien qui ne disputera que cinq matchs dans la LNH –, mais menés par un Price en état de grâce, ils ont causé la surprise en disposant des champions en titre, les Bears de Hershey, en seulement cinq parties.

PHOTO BRADLEY C BOWER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Carey Price, dans l’uniforme des Bulldogs de Hamilton, en 2007, lors de la finale de la Coupe Calder, contre Andy Hedlund et les Bears de Hershey

Maxim Lapierre se souvient en particulier du match numéro un de la série, une victoire de 4-0 des Bulldogs dans un match où les Bears avaient dominé avec 46 tirs sur Price.

Je crois lui avoir dit que ça n’allait pas être nécessaire qu’il se trouve un appartement à Hamilton pour la saison suivante. Il s’en irait à Montréal, c’était clair.

Maxim Lapierre

Ces mots étaient prophétiques. Les bonnes gens de Hamilton reverront brièvement Carey Price en 2007-2008, le temps de seulement 10 matchs, mais ce sera tout. Depuis, Carey Price est un membre du Canadien, et il n’a plus jamais eu à reculer.

Yann Danis, qui travaille aujourd’hui dans le monde de l’immobilier, n’est pas si surpris.

« On pouvait déjà voir en 2007 à quel point Carey était calme, confiant en lui et gros dans son filet, dit-il. J’ai joué avec un autre gardien comme lui au New Jersey et il s’appelait Martin Brodeur… Alors non, je ne suis pas du tout surpris de ce que Carey est devenu. »