À l’aube des séries éliminatoires l’an dernier, l’entraîneur Claude Julien a surpris les observateurs en reléguant Max Domi à l’aile du quatrième trio afin de conférer deux de ses trois premiers postes de centre à des jeunots de 20 ans ou moins, Nick Suzuki et Jesperi Kotkaniemi.

Mathias Brunet
Mathias Brunet La Presse

Cette décision audacieuse s’inscrivait non seulement dans le processus de réinitialisation de l’équipe entamé en 2018 par Marc Bergevin, mais elle s’est avérée payante. Le CH a éliminé les Penguins lors du tour préliminaire grâce entre autres au brio des jeunes hommes qui avaient pourtant terminé la saison avec la langue à terre.

On pouvait avoir l’impression de voir le cœur d’une jeune équipe s’épanouir tranquillement sous nos yeux.

Moins de dix mois plus tard, on assiste à un scénario contraire. Marc Bergevin a acquis plusieurs mercenaires en fin de carrière. Les deux plus jeunes joueurs de l’équipe, Jesperi Kotkaniemi et Cole Caufield, entameront vraisemblablement les séries sur la tribune de la presse.

Dans une LNH de plus en plus jeune, le CH devrait en principe compter en uniforme jeudi à Toronto neuf joueurs de 30 ans ou plus sur la glace, dont trois de 35 ans ou plus et cinq de 33 ans ou plus.

Il y aura seulement quatre jeunes de 25 ans ou moins sur la glace, Nick Suzuki, Jake Evans, Artturi Lehkonen et Alexander Romanov. Pour un club en réinitialisation il y a moins de trois ans, le phénomène a de quoi en dérouter plusieurs.

Dominique Ducharme justifie ses décisions par le fait que le contexte de la bulle à Toronto l’été dernier était fort différent, que toutes les équipes commençaient à zéro comme lors d’un début de saison et qu’il n’y avait pas eu d’augmentation de cadence si contraignante pour les jeunes dans les mois précédant les séries.

Pour Caufield, Ducharme a expliqué que les buts ne se marquaient pas aussi facilement en séries éliminatoires. Caufield, on le rappelle, a marqué quatre buts en seulement dix matchs avec le Canadien en fin de saison.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Cole Caufield

C’est une réponse de diplomate. Les Islanders, un club pourtant aguerri, avaient deux joueurs repêchés en 2018 dans leur formation dimanche soir lors du premier match des séries contre les Penguins. Oliver Wahlstrom a joué 19:07 et le défenseur de 20 ans Noah Dobson, 18:51.

L’Avalanche du Colorado ne s’est pas posé de question en insérant Cale Makar dans sa formation en pleines séries éliminatoires il y a deux ans. Ils feront la même chose cette année avec Alex Newhook, repêché un rang après Caufield en 2019.

Jesperi Kotkaniemi n’a évidemment pas terminé la saison en force. Mais Eric Staal a fait encore pire. Non seulement a-t-il été improductif offensivement avec trois points en 21 matchs, mais son manque de vitesse en fait un joueur vulnérable en zone défensive.

À moins qu’il n’ait joué en dépit d’une grave blessure et qu’on retrouve un Staal transformé en séries, on se demande ce que ce brillant attaquant jadis pourra apporter à cette formation à 36 ans, si ce n’est un ascendant intéressant dans le vestiaire.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Eric Staal

Dominique Ducharme a donc bâti sa formation de façon conservatrice. En octroyant ses postes, non pas au mérite, mais à la réputation.

A-t-il vraiment le choix, compte tenu des efforts de son patron à la date limite des échanges pour amener des vétérans en renfort ? Et on voit mal un entraîneur recrue par intérim annoncer à Eric Staal, avec ses 1293 matchs dans la LNH et sa bague de la Coupe Stanley, et qui vient de renoncer à sa clause de non-échange pour joindre le Canadien, qu’il sera retranché de la formation pour le premier match des séries. Ducharme a les mains liées.

Il peut toujours y avoir des changements dans la formation au fil des matchs. Mais si le Canadien effectue une percée intéressante avec les joueurs en place, il aura gagné avec six éventuels joueurs autonomes sans compensation, en privant les jeunes d’une expérience inestimable en séries.

Dominique Ducharme affirme qu’un jeune ne régressera pas pour autant en étant laissé dans les estrades. La confiance est pourtant l’atout le plus précieux de l’athlète. On ne le fera certainement pas progresser en le laissant de côté au profit de vétérans improductifs.

Marc Bergevin est le patron et pleinement autorisé à prioriser l’expérience au détriment de la jeunesse. Mais il ne peut plus nous laisser croire qu’il veut construire son club à l’aide du repêchage et du développement avec le nombre de mercenaires venus tasser les jeunes.

Si le Canadien surprend les Leafs, il faudra s’incliner et saluer la clairvoyance de Marc Bergevin et Dominique Ducharme. S’il se fait lessiver, on sera en droit de demander des comptes…

À lire

1- La jeune génération ne connait sans doute pas Cam Connor ni d’Ève, ni d’Adam. Richard Labbé raconte l’exploit héroïque de ce joueur du Canadien lors du dernier affrontement entre Montréal et Toronto en séries, en 1979.

2- Les Montréalais Chris Boucher et Khem Birch reviennent sur une saison hors de l’ordinaire pour les Raptors de Toronto. Un texte de Katherine Harvey-Pinard.

3- Plusieurs n’étaient toujours pas nés en 1979. Aucun joueur des deux formations des Leafs et du Canadien d’ailleurs. Où en était le Québec cette année-là ? Guillaume Lefrançois nous propose un fascinant voyage dans le temps.