Pour la première fois en 42 ans, le Canadien et les Maple Leafs se retrouvent en séries. Le hockey a changé depuis ce choc en 1979 ; la société aussi. Voyage dans le temps.

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

« Hier soir, j’ai commencé à regarder le match, mais quand je les ai vus compter trois buts rapides, j’ai tout de suite changé le poste de mon téléviseur. J’ai regardé le film sur le petit Jésus de Nazareth. Lui au moins, il m’a calmé les esprits. »

Ces propos apparaissent en page 3 du cahier des sports de La Presse du 14 avril 1979. Les Maple Leafs de Toronto battent alors les Flames d’Atlanta en ronde préliminaire, obtenant le « privilège » de se mesurer au CH au premier tour. Le titre de l’article : « Moi, celui-là que je hais le plus, c’est Boutette. »

On rappelle à Mario Tremblay les propos qu’il a dits à Bernard Brisset, et le « Bleuet bionique » rit de bon cœur.

« Je le détestais… [Pat] Boutette, c’était un guerrier qui n’avait pas peur d’aller dans les coins », se remémore Tremblay, au bout du fil.

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La dernière série entre le Canadien et les Maple Leafs, en 1979, ne commence pas exactement dans l’harmonie. À la 20e seconde du premier match, Pierre Mondou et Ian Turnbull se querellent.

« La rondelle avait été dégagée dans le fond de leur zone, j’ai forechecké fort. Ils commençaient souvent les matchs avec leurs hommes forts », se souvient Pierre Mondou.

En ondes, l’analyste de la CBC lui donne raison. « Ils envoient [Dave] Hutchison pour intimider le Canadien de Montréal », note Gerry Pinder pendant la mêlée en question.

Voyez la séquence (en anglais)

À 3:26, le gardien Mike Palmateer écope d’une pénalité pour rudesse. Une minute plus tard, il en remet ! Cette fois, son coup de hache derrière la jambe d’Yvon Lambert vaut à l’homme masqué une autre pénalité.

« Lui, il m’a fait mal pendant ma carrière ! reconnaît Lambert. Palmateer n’était pas gros, mais il savait où frapper, et il y allait avec force. »

Voyez la séquence (en anglais)

À 10:13, Larry Robinson plaque durement Lanny McDonald, et Boutette vise Guy Lafleur. Quatre minutes plus tard, une autre mêlée éclate. Ça commence par Rick Chartraw et Jimmy Jones, et pendant que les caméras se concentrent sur eux, Boutette et Tremblay finissent par régler leur mésentente à coups de poing.

« J’étais ailier gauche, et mon rôle était de neutraliser leur meilleur ailier droit, Guy Lafleur. Mais quand Lafleur débarquait, c’était Tremblay qui le remplaçait. On avait dû se picosser toute l’année avant d’en arriver là », explique Boutette, depuis son domicile de la région de Sarnia.

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Pat Boutette (à droite) lors de la série Canadien-Leafs en 1979

« On s’est regardés et on a dit let’s go, ajoute Tremblay. Je m’étais blessé à un genou pendant cette bataille-là. Il est tombé sur moi et je me suis étiré un ligament. »

L’arbitre Bruce Hood impose finalement 13 pénalités au cours de cette seule première période.

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Ce duel Toronto-Montréal a quelque chose de symbolique. En parallèle, la question nationale est centrale dans la joute politique.

Nous voici en 1979, l’an 3 du tout premier gouvernement indépendantiste de l’histoire du Québec. Le choc avec Toronto est double. D’une part, parce que les Québécois ont élu un premier ministre, René Lévesque, qui souhaite la souveraineté de sa province. D’autre part, parce que la Ville Reine s’impose de plus en plus comme la métropole économique du Canada.

La question linguistique est explosive. En 1976, elle est au centre d’un épisode lors duquel les pilotes et contrôleurs aériens francophones exigent de pouvoir communiquer en français avec les aéroports situés au Québec. L’affaire est entendue en commission royale d’enquête.

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René Lévesque en mars 1979

Un an avant la série, en janvier 1978, la Financière Sun Life annonce son intention de transférer de Montréal à Toronto son siège social, invoquant notamment des contraintes de la loi 101. Le premier ministre Lévesque décrit la manœuvre comme « une sorte d’intention de déstabilisation économique ».

Cette idée d’un exode des capitaux de Montréal vers Toronto est bien ancrée dans les mentalités de l’époque. « J’ai acheté ma maison dans le West Island. Elle valait 275 000 $, je l’ai payée 160 000 $ ! avance Mario Tremblay. Tous les Anglais s’en allaient travailler à Toronto. »

Cela dit, la perte de vitesse de Montréal comparativement à Toronto était bien amorcée. Un exemple parmi tant d’autres : déjà en 1960, la Bourse de Toronto traitait 62 % des transactions d’actions au Canada, contre 30 % à Montréal, lit-on dans le tome II de L’histoire du Québec contemporain.

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Encore aujourd’hui, plus de 40 ans plus tard, on sent un certain malaise lorsqu’il est question de ces dossiers délicats, et de leur résonance parmi les joueurs.

« C’est sûr que j’étais nationaliste, mais pas séparatiste, affirme Tremblay. Les gars parlaient de politique, c’est sûr. On avait 11 Québécois dans l’équipe. Mais dans le Canadien, il n’y avait pas beaucoup de séparatistes ! »

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Mario Tremblay en octobre 1979

Yvon Lambert : « [Serge] Savard, Mahovlich [Frank, parti en 1974] et Dryden étaient pas mal les seuls gars qui parlaient de politique dans l’équipe. On n’en parlait pas dans la chambre. On parlait de notre rivalité, mais de sport. La politique, ça n’intéressait pas les gars. Encore aujourd’hui, au tournoi des anciens, Mahovlich vient, il s’assoit avec Serge et c’est sûr que ça parle politique ! »

Pierre Mondou souligne quant à lui que le Canadien comptait « beaucoup d’anglophones », dont Dryden, Steve Shutt, Larry Robinson et Bob Gainey. « Pour nous, la rivalité était surtout sur la glace. Mais à l’extérieur de la glace, on le sentait, le côté politique. »

Pour l’historien, éditeur et député du premier gouvernement Lévesque, Denis Vaugeois, il était normal à l'époque pour les joueurs québécois d'éviter de se mouiller.

Ç’aurait été très difficile pour un joueur de s’afficher souverainiste. Il aurait été le mouton noir, car c’était un univers très anglophone.

Denis Vaugeois

« Aujourd’hui, on mêle beaucoup politique et sport, mais à l’époque, ce n’était pas autant le cas », ajoute Michel Vigneault, chargé de cours au département de science de l’activité physique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et historien du sport.

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Dans les gradins, cette rivalité demeurait – et l’est encore à ce jour, quand il y a des spectateurs – très vive.

Pat Boutette, né en Ontario d’un père québécois, comprenait un peu le français pour l’avoir parlé avec ses grands-parents. L’attaquant des Maple Leafs saisissait donc les insultes adressées envers les Torontois au Forum.

« Les partisans étaient plus impliqués, car les baies vitrées étaient très basses, et derrière le banc, il n’y en avait pas ! On entendait donc pas mal tout, mais il fallait le bloquer. C’était correct, ça t’amenait à t’impliquer dans le match. »

Mais les joueurs du Canadien, eux, entretenaient d’autres rivalités. Au premier chef : les Bruins de Boston et leur entraîneur-chef Don Cherry, que le CH avait vaincus en finale en 1977 et en 1978.

« Nos rivalités, c’était Boston et Philadelphie en premier. Toronto venait après », soutient Tremblay. Lambert nomme les trois équipes dans le même ordre.

Plusieurs facteurs mènent à l’atténuation de la rivalité. En 1974, la LNH réaménage ses divisions et sépare Montréal et Toronto, situation qui perdurera jusqu’en 1998. En séries, après la victoire surprise des Leafs en finale en 1967, les deux équipes se revoient seulement en 1978, série balayée par le Tricolore.

En parallèle, le lent déclin des Leafs s’amorce, sous la gouverne du chiche propriétaire Harold Ballard. « La rivalité s’est pas mal essoufflée après 1967, estime Michel Vigneault. Toronto avait gagné la Coupe avec un paquet de vieux joueurs. Dans les années 1970, ils n’étaient plus là. Harold Ballard pensait plus à faire des profits qu’à gagner. »

« Toronto s’est toujours rappelé la série de 1967. Quand j’étais là, Yvan [Cournoyer] et Henri [Richard] parlaient toujours de cette série-là, parce que ça leur a fait mal », ajoute Yvon Lambert.

Mais voilà, Cournoyer était blessé. Richard était retraité depuis quatre ans. Il ne restait plus aucun joueur de cette finale de 1967 avec le Canadien.

Les joueurs ont donc plus frais en tête le balayage de 4-0 de l’année précédente. On vous parlait de la folle première période du premier match en 1979. Le calme finira par revenir à compter du deuxième engagement. Le Canadien remporte ce premier match 5-2, en route vers un autre balayage des Leafs en quatre rencontres.

Et quand Larry Robinson marque en prolongation pour confirmer la victoire de Montréal, le bouillant Tiger Williams se rue… vers l’arbitre Bob Myers ! Au milieu des joueurs des Leafs qui tentent de calmer Williams, un homme s’interpose et calme le jeu. Il porte un chandail rouge. C’est Robinson lui-même.

Voyez la séquence (en anglais)