Non, ça ne va pas bien.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Les variants frappent fort. Les hospitalisations augmentent. Il faut fermer des écoles. Des commerces. Des frontières. Une vraie crise. « On est en train de perdre la bataille », a résumé froidement le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford.

En parallèle, de Vancouver à Baie-Comeau, des centaines de hockeyeurs continuent de se déplacer en groupe, d’une région à une autre, d’une province à une autre, pour disputer des parties souvent sans enjeu.

J’ai une question toute simple.

Pourquoi ?

Qu’est-ce qui justifie ce privilège ? Après tout, le hockey n’est pas un service essentiel.

– Il ne vous nourrit pas.

– Il ne vous guérit pas.

– Il ne vous éduque pas.

– Il ne vous informe pas.

– Il n’assure pas votre sécurité.

C’est un jeu. Un jeu plus amusant que les autres, c’est vrai. Un jeu inscrit dans notre culture, dans notre identité, j’en conviens.

Mais dans un contexte de pandémie, c’est aussi une activité qui, parce qu’elle est disputée dans un endroit clos réfrigéré, avec des contacts rapprochés, augmente les risques de propagation du virus. Les éclosions y sont fréquentes. On l’a constaté récemment chez les Canucks de Vancouver. Les Devils du New Jersey. Le Wild du Minnesota. L’Avalanche du Colorado. Les Remparts de Québec. L’Armada de Blainville-Boisbriand. Les Olympiques de Gatineau. Et j’en passe.

PHOTO BOB FRID, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Pourquoi la LNH poursuit-elle ses activités au Canada, alors que le pays est aux prises avec la troisième vague de COVID-19 ?

Je vais vous poser ma question autrement.

Est-ce que ça vaut la peine de poursuivre la saison au Canada ?

Commençons par la Ligue nationale.

Sportivement, c’est difficile à justifier. Dans la division canadienne, les quatre clubs de tête ont 95 % de chances de se qualifier pour les séries éliminatoires. On pourrait facilement fermer les livres ce matin. Les rouvrir dans un mois, pour les séries. Et ainsi éviter que les joueurs voyagent, avec les risques associés.

Économiquement, ça va de soi, la LNH n’a pas intérêt à annuler des parties. La presque totalité de ses revenus, présentement, provient des droits de télédiffusion. L’équation est facile : moins de matchs, moins d’argent. Cela dit, ce n’est pas le problème de l’État. Dans le passé, le gouvernement a d’ailleurs imposé des restrictions sévères à d’autres industries pour des raisons sanitaires. Pensez à l’aviation. À la restauration. Au commerce de détail.

Alors pourquoi, dans le contexte de la crise actuelle, ne met-il pas fin aux privilèges de la LNH ? Pour plaire à une poignée de propriétaires de franchises et de télédiffuseurs ?

Non. C’est beaucoup plus simple que ça.

Parce que la LNH est une précieuse alliée pour la Santé publique. Vraiment.

D’abord, le hockey permet de réduire l’angoisse collective. Chaque minute passée à réfléchir au temps de jeu de Cole Caufield en est une de moins consacrée à la pandémie. C’est un bon exutoire. Mais surtout, la LNH permet à la Santé publique d’atteindre un objectif crucial dans sa lutte contre le virus : garder les citoyens à la maison.

Environ 700 000 Québécois francophones regardent les matchs du Canadien à RDS et à TVA Sports. Ajoutez quelques centaines de milliers de personnes qui font la même chose sur les chaînes anglophones. Les cotes d’écoute avoisinent le million de téléspectateurs. C’est franchement non négligeable. Environ 12 % de la population totale de la province. Tous des gens qui, un soir sur deux, respectent le couvre-feu. Ne se rassemblent pas. Se plient aux recommandations des autorités sanitaires.

C’est un bénéfice immense pour la Santé publique. Qui dépasse largement les risques que les hockeyeurs de la LNH soient des vecteurs de transmission importants dans leur communauté.

C’est un calcul cynique ?

Peut-être.

Mais ça fonctionne.

* * *

Deux autres ligues sont toujours en activité au Québec. La Ligue américaine et la Ligue de hockey junior majeur du Québec. La poursuite de leurs activités est plus difficile à justifier. Surtout pour la Ligue américaine.

Ses clubs continuent de se déplacer d’une province à une autre. Sans égard à la fermeture des frontières. Le Rocket de Laval doit affronter encore 12 fois des clubs de l’Ontario, épicentre de l’épidémie au pays. Les risques de contagion sont réels. D’ailleurs, un des adversaires ontariens du Rocket, les Marlies de Toronto, est en pause présentement en raison d’une présumée éclosion.

Tout ça pour quoi ?

Pour pas grand-chose.

Le classement général n’aura aucune incidence sur les séries… car il n’y aura pas de séries. Pour le développement des joueurs ? Lorsque la propagation était limitée, ça pouvait justifier les déplacements. Dans le contexte actuel ? J’en suis moins convaincu.

Dans la LHJMQ, les enjeux sont un peu différents. La saison est terminée. Les séries sont sur le point de commencer. Il y a donc un enjeu sportif : gagner la Coupe du Président.

Sauf que ce n’est pas tout le monde qui veut continuer. La semaine dernière, les Mooseheads de Halifax et les Eagles du Cap Breton ont préféré déclarer forfait.

Cette fatigue mentale, ce spleen, je les ai ressentis chez d’autres entraîneurs auxquels j’ai parlé ce week-end. Que ce soit clair : tous sont extrêmement reconnaissants envers le commissaire Gilles Courteau pour l’organisation de la saison. Un exploit. Les espoirs de la LHJMQ sont parmi ceux qui ont le plus joué en Amérique du Nord. Cela leur a permis d’obtenir une plus grande visibilité auprès des recruteurs. Objectif atteint.

Mais, du même souffle, certains se demandent si « ça vaut la peine » de continuer. D’autant qu’il n’y aura pas de Coupe Memorial. Et peut-être même pas de finale de la Coupe du Président, les clubs des Maritimes et du Québec n’étant pas autorisés à s’affronter pour le moment.

On me souligne aussi que les dernières éclosions ont fait monter le niveau de stress. La LHJMQ, c’est un petit milieu. Tout le monde s’appelle. Se texte. Sait que des joueurs et des entraîneurs – frappés par un variant agressif — ont été très malades. L’entraîneur-chef des Olympiques, Louis Robitaille, a expliqué au journal Le Droit que « des cas beaucoup plus graves […] ont nécessité une assistance particulière ». Des mots qui frappent l’imagination.

Le protocole — qui a inspiré celui de la LNH pour les clubs canadiens — suscite des inquiétudes. Malgré toutes les précautions, la moitié des formations québécoises a vécu des éclosions majeures cette saison. Comme les joueurs vivent en famille ou en pension — souvent avec d’autres enfants —, ils ne sont pas isolés dans une bulle hermétique. Le virus peut donc venir de vraiment n’importe où.

Dans les circonstances, la LHJMQ devrait-elle annuler ses séries, comme vient de le faire la Ligue de l’Ouest, lundi soir ? Je ne le crois pas. Elle a tout le printemps devant elle. Rien ne presse. Par contre, j’espère qu’elle reportera le début des séries. De deux semaines. Ou trois. Ou quatre.

Le temps que la troisième vague s’estompe, plutôt qu’elle ne l’engloutisse.