En début d’entrevue avec les espoirs à l’approche du repêchage, Trevor Timmins a sa question fétiche. « Quel animal incarne le mieux ta personnalité ? »

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Timmins avait fait cette révélation au micro de Tony Marinaro à TSN 690, en octobre. Quelques jours plus tard, le responsable du recrutement chez le Canadien le répétait dans une visioconférence réservée aux détenteurs d’abonnements de saison.

Après vérification avec plusieurs récents choix du CH, on vous confirme que Timmins ne nous lançait pas sur une fausse piste ! Nous avons systématiquement posé la question aux espoirs auxquels nous avons parlé depuis octobre. Certains ont dit ne pas avoir eu cette question, d’autres ne s’en souviennent pas, mais plusieurs y ont bel et bien eu droit.

La palme de la réponse la plus convaincante revient à Blake Biondi (choix de 4e tour, 109e au total, 2020).

« Un lion. Parce qu’ils aiment l’aventure de la chasse, a répondu l’attaquant de l’Université Minnesota-Duluth. S’il y a un animal déjà blessé, ils ne vont pas partir après lui. Ils vont le laisser vivre, et préfèrent travailler pour ce qu’ils obtiennent. Mon point, c’était qu’il faut apprécier le processus plus que le résultat. »

On s’est presque retenus pour ne pas se lever et ovationner l’ado.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE HERMANTOWN HOCKEY

Blake Biondi (à droite)

Pourquoi ?

« La question, il ne faut pas la prendre au pied de la lettre ! »

La mise en garde vient d’une personne qui a du vécu. C’est Lyne Lamothe, chef de la direction des talents au Cirque du Soleil. Cette experte en ressources humaines a aussi œuvré chez Saputo et — transparence totale — à La Presse de 2010 à 2015, comme vice-présidente, gestion du capital humain.

Bref, Mme Lamothe a du vécu comme chasseuse de têtes. Et elle comprend parfaitement la démarche du Tricolore.

« L’objectif d’une entrevue, c’est de voir s’il y a un fit culturel et d’évaluer l’expertise », explique-t-elle.

Depuis plusieurs années, les questions portent davantage sur le savoir-être, et non pas le savoir-faire. On est intéressés par les individus, on veut voir comment ils réagissent à des situations. Le savoir-faire, ça s’apprend.

Lyne Lamothe, chef de la direction des talents au Cirque du Soleil

« À mon avis, il n’y a pas de mauvaise question ni de mauvaise réponse. Ça dépend de ce qu’on en fait. Des questions comme ça peuvent en dire beaucoup sur le candidat. Les plus analytiques vont poser des questions pour être sûrs de bien comprendre. D’autres vont se prêter au jeu. Ça peut seulement détendre le candidat, donc ça aide ! »

Ironiquement, il y a lieu de se demander si la question reviendra au cours des prochaines années.

« Dans les années 1980, la liste de questions était prévisible, se remémore Mme Lamothe. Quelles sont tes trois forces, tes trois faiblesses ? Que pense ton patron de toi ? Quand j’ai commencé ma carrière, on avait des questionnaires préétablis. Les gens se préparaient, tellement les questions étaient connues ! Tu ne pouvais pas réellement connaître la personne.

Une fois que t’as validé l’expertise, tu dois avoir une belle conversation avec la personne. Ce sont des humains qu’on embauche, pas des machines !

Lyne Lamothe

Au fil de ces conversations, l’état-major de l’équipe peut découvrir des facettes de la personnalité d’un jeune. Prenez Jakub Dobes (5e tour, 136e, 2020). La réponse du gardien de but à la question de l’animal — un loup — était conventionnelle pour un joueur de hockey. « Ils sont puissants, et il y a toujours un meneur. »

Mais une simple discussion sur la USHL, ligue où jouait Dobes, a visiblement plu à Timmins et compagnie. En 2019-2020, le Steel de Chicago a survolé le circuit avec un dossier de 41-7-1, et comptait plusieurs joueurs admissibles au dernier repêchage. Le Steel suscitait visiblement la curiosité.

« Les gens du Canadien m’interrogeaient sur l’avantage numérique de Chicago, le désavantage numérique, raconte Dobes. Je répondais, et ils me disaient que c’était 100 %. Ils ont aimé ça, ils ont eu l’impression que je comprenais bien le jeu. » Quelques semaines plus tard, le Tricolore le repêchait.

Des prédateurs

On vous parlait de la réponse de Dobes, qui était conventionnelle. Sachez qu’au moins un autre espoir a répondu un loup : le premier choix de l’équipe le mois dernier, Kaiden Guhle. « Car c’est un meneur. »

Guhle (16e, 2020) a pris soin d’ajouter : « C’est la question la plus bizarre que j’ai eue, je ne me rappelais même pas que c’était avec le Canadien ! »

PHOTO PETER POWER, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Kaiden Guhle

Rhett Pitlick (5e tour, 131e, 2019) a nommé un guépard. Frederik Dichow (5e tour, 138e, 2019), un aigle.

« C’est un bon chasseur, vif et rapide, doté d’une bonne vision. Je pense que ça me décrit bien », a expliqué le gardien.

Alors on récapitule : lion, loup, aigle, guépard. Quatre bêtes que votre voisin n’a sans doute pas adoptées comme animal domestique (si c’est le cas, La Presse vous conseille de déménager).

En 2016, les psychologues Veronica Sevillano (Université autonome de Madrid) et Susan T. Fiske (Princeton) ont présenté une étude dans laquelle elles ont classé les animaux en quatre catégories, en se basant sur les stéréotypes que les gens leur accolent. Ces quatre catégories sont les subordonnés (animaux de ferme), les menaçants (surtout des prédateurs), les méprisables (reptiles et animaux porteurs de maladies) et les protecteurs (animaux de compagnie). En fait, ces animaux étaient classés sur deux axes : la compétence et la complicité avec les humains.

Avant que l’on présente la liste des réponses à la professeure Catherine Amiot, du département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), elle disait s’attendre à ce que les joueurs choisissent des animaux du type menaçants.

« Ce sont des prédateurs, qui suscitent des émotions contradictoires. Il y a un émerveillement, une fascination, mais aussi une peur, souligne Mme Amiot. Mais peut-être que c’est ce que les joueurs cherchent, étant donné les demandes pour jouer dans la LNH. Tu veux avoir une prestance dans ton sport, et ces animaux-là [les menaçants] sont associés, dans les stéréotypes, à des habiletés physiques. »

Alors même si, à la base, on peut prendre à la légère les réponses données, même si on peut surtout s’attarder aux réactions des joueurs à la question plutôt qu’aux réponses, il y a de l’information à soutirer des réponses, croit Mme Amiot.

S’il y a un principe, quand on a plusieurs candidats, c’est de poser des questions qui vont prédire un comportement concret. Les relations humains-animaux sont un reflet de notre façon de penser.

Catherine Amiot, du département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal

« Des recherches montrent par exemple que des gens qui ont des préjugés envers certains groupes auront aussi une attitude plus spéciste, vont préconiser l’utilisation d’animaux à des fins humaines, affirme-t-elle. Donc il y a peut-être des liens à faire, mais ce ne sont pas non plus des liens parfaits. »

Plusieurs ont tout simplement oublié leur réponse, preuve qu’il faut en prendre et en laisser avec l’importance à y accorder. « Je ne sais pas si j’ai eu cette question, j’étais peut-être trop nerveux ! », nous a lancé Mattias Norlinder (3e tour, 64e, 2019). Quatre autres espoirs ont répondu ne pas se souvenir de leur réponse.

Jan Mysak (2e tour, 48e, 2020), lui, n’a pas voulu répondre. « Je ne sais pas si l’équipe serait contente que je dise ça. »

– Avec Simon-Olivier Lorange, La Presse