Ça bouillonne ferme derrière les portes closes de la LNH afin de trouver un terrain d’entente financier qui puisse ouvrir la voie à un retour au jeu au début de l’année 2021.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Car bien avant les supputations sur le nombre de matchs à jouer, la composition des équipes et la couleur des chandails, il y a une question lourde de sens à laquelle toutes les parties doivent répondre : la LNH peut-elle se payer une saison dans le contexte actuel ?

La réponse courte : non. Les 31 équipes, autant d’entreprises avec des salaires et des coûts fixes à honorer, sont toutes prises à la gorge à un niveau ou à un autre.

Le Lightning de Tampa Bay, par exemple, vient de mettre à pied 10 % de son personnel. Et dans une récente entrevue à La Presse, Geoff Molson affirmait que « dans la situation actuelle, aucune équipe, dans n’importe quelle ligue, ne peut survivre sans spectateurs à long terme ».

À la tête d’une entreprise qui repose largement sur le succès d’évènements sportifs et culturels, Molson est bien placé pour comprendre l’urgence de la situation. Et malgré des revenus en chute libre – le Canadien engrange plus de 90 millions US par année, au guichet seulement –, il devra vraisemblablement commencer bientôt à signer des chèques de paie à ses joueurs.

C’est bien là le nœud du problème : comment les propriétaires pourront-ils respecter leurs engagements salariaux en s’appuyant seulement, ou presque, sur les droits de diffusion à la télé ? De la plus simple des manières, la même que celle de tous les Québécois qui ont été touchés financièrement par la pandémie de COVID-19 : en pigeant dans leurs économies ou en sortant leur carte de crédit.

Deux économistes du sport consultés par La Presse arrivent à la même conclusion : inévitablement, les équipes devront « pelleter » leurs problèmes devant elles. Joueurs et propriétaires se sont entendus, dans la convention collective dont on a conclu une prolongation l’été dernier, sur un plafond salarial à 81,5 millions, le même qu’en 2019-2020, et ce, peu importe la chute des revenus envisagée. Alors il faut bien trouver l’argent quelque part pour payer tout le monde.

« Le sport est une industrie comme les autres, rappelle Philippe Ghayad, chargé de cours à HEC Montréal. Et les équipes sont comme une grande partie des entreprises sans liquidités : on pige dans ses épargnes et on s’endette. »

Concessions

L’autre avenue, c’était – et c’est encore – de demander des concessions aux joueurs.

Ceux-ci ont déjà convenu de différer le paiement de 10 % de leur salaire de 2020-2021, sans intérêt, au cours des trois saisons suivantes. Ils ont aussi accepté de déposer 20 % de leur paie dans une fiducie destinée à garantir aux propriétaires leur part des revenus projetés pour la saison : ce mécanisme est effectif depuis le lock-out de 2004-2005, mais jamais ce niveau de cotisation n’avait été aussi élevé. Et pour cause, car le manque à gagner s’annonce énorme.

Si la saison est effectivement jouée sans spectateurs, on devra se priver d’une somme d’au moins 1,86 milliard en entrées aux guichets – d’après la valeur compilée en 2018-2019 par la firme Statista.

D’autres revenus, comme les commandites, sont également susceptibles de chuter, comme c’est toujours le cas en période de récession économique. Les ventes de produits dérivés seront elles aussi invariablement affectées. La LNH a réalisé un joli coup de marketing en lançant les uniformes rétro au cours des derniers jours, mais leur impact financier sera marginal.

Au cours d’une discussion avec La Presse il y a quelques semaines, Philip Merrigan, professeur au département des sciences économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), prédisait que les joueurs devraient mettre la main dans leur poche de nouveau.

« Les engagements [déjà pris] sont trop importants, estime-t-il. C’est les joueurs qui devront rembourser les propriétaires en raison des contrats déjà accordés. Et c’est possible qu’à la fin de l’année, la somme en fiducie ne soit pas suffisante. »

De fait, voilà aujourd’hui que moins de cinq mois après avoir conclu l’entente de juillet, les propriétaires reviennent à la charge avec de nouvelles demandes, soit une tranche additionnelle de 13 % des salaires en paiements différés (donc 23 % au total) et une augmentation du plafond de cotisations à la fiducie pour les saisons 2023-2024 à 2025-2026.

Les propriétaires tenteraient d’économiser quelque 300 millions dans l’intervalle, écrivait mercredi soir Elliotte Friedman, de Sportsnet, en rapportant les premiers échos d’une longue réunion tenue par les représentants de l’Association des joueurs des 31 équipes.

Salaires amputés

Si ces demandes étaient acceptées, à court terme, les joueurs toucheraient 61,6 % de la somme prévue à leur contrat pour 2020-2021 – on soustrait d’abord 20 % en fiducie, puis on retranche 23 % des 80 % restants en paiements différés (0,77 x 80 % = 61,6 %).

Chez les joueurs, la grogne s’intensifie : on se sent trahi par les propriétaires, qui renoncent à une entente négociée et signée.

La parole de la LNH a-t-elle une valeur ? Vous avez conclu un marché, honorez-le.

L’agent Allan Walsh sur Twitter

La réalité, insiste l’économiste Philippe Ghayad, c’est que les projections de la convention collective ont été élaborées « en se basant sur une situation dont personne ne connaît le futur ». On comptait sur des revenus qui, manifestement, ne sont pas au rendez-vous.

Le pouvoir de négociation des joueurs est donc bien mince. D’une certaine manière, les paiements différés sont à leur avantage immédiat, car ils réduisent leur empreinte sur les revenus disponibles à diviser entre eux et les propriétaires cette saison. Mais ils demeurent prisonniers d’une logique implacable : entente signée ou non, que faire s’il n’y a pas d’argent disponible ?

Jouer… ou pas ?

L’informateur Nick Kypreos, autrefois du réseau Sportsnet, a écrit sur Twitter, quelques heures avant la rencontre de mercredi soir, qu’il n’était pas exclu que la saison soit annulée si les joueurs refusaient de plier.

Sur le plan financier, ce serait plutôt logique, estiment les deux experts consultés par La Presse.

« C’est quelque chose qu’on voit dans d’autres secteurs économiques : une entreprise constate que ça va tellement mal qu’elle décide de fermer et d’assumer seulement ses coûts fixes sans avoir à couvrir ses coûts variables », souligne Philippe Ghayad, de HEC.

Ce scénario, bien sûr, aurait beaucoup plus de sens pour les petits marchés à faibles revenus, comme en Arizona ou en Caroline, que dans des marchés solides où les équipes sont riches et solvables – New York, Toronto, Montréal…

« Mais je vois mal ce plan dans la pratique, nuance-t-il. Si les grands marchés disent ‟on est prêts”, tout le monde va suivre. »

Philip Merrigan, de l’UQAM, estime par contre que les conséquences intangibles pourraient être catastrophiques.

Garder vivant l’intérêt des partisans figurera très haut dans les priorités du commissaire Gary Bettman, croit-il. Surtout, encore une fois, là où le hockey est moins ancré dans les mœurs.

Après la grève du baseball majeur, en 1994, ç’a été très long avant que le niveau d’intérêt des gens revienne à celui d’avant. Les gens se sont aperçus qu’ils pouvaient très bien vivre sans baseball. Les ligues ont peur de ça.

Philip Merrigan, professeur au département des sciences économiques de l’UQAM

C’est encore plus vrai sachant que la LNH négocie actuellement son prochain contrat national de télévision aux États-Unis. L’année 2021 marquera la conclusion de l’entente de 10 ans avec NBC qui rapportait à la ligue la somme annuelle de 200 millions US – une bagatelle par rapport aux autres grands circuits nord-américains, et même par rapport à l’entente nationale au Canada, d’une valeur annuelle de plus de 300 millions US pour seulement 7 marchés.

Une saison complète à l’eau briserait donc l’élan de la LNH, qui désire voir la valeur de son prochain contrat américain exploser. Les cotes d’écoute de la dernière finale de la Coupe Stanley, les plus faibles depuis des années, ont démontré que la flamme des partisans ne devait pas être tenue pour acquise et qu’une trop longue pause pouvait devenir une réelle menace pour la ligue. Si elle veut passer à la banque, il lui faut jouer.

Mais avant de jouer, il reste beaucoup, beaucoup de ficelles à attacher. Une date butoir informelle semble faire consensus, à la fin du mois de novembre, pour honorer la volonté de la ligue de lancer sa saison le 1er janvier 2021.

Chaque heure compte. Et, probablement plus que jamais auparavant, chaque dollar.