« Au hockey, il y a deux émotions : la victoire ou l’enfer. C’est très bipolaire. Avec Joey, une victoire ou une défaite, ça ne changeait rien. Il était toujours de bonne humeur. Dans un sport où il y a tellement de pression, ça avait un effet sur tout le monde. »

Guillaume Lefrançois
Guillaume Lefrançois La Presse

Celui qui parle, c’est David Pelletier, ancien patineur artistique devenu entraîneur de patinage chez les Oilers d’Edmonton. Et Joey, c’est Joey Moss, préposé au vestiaire des Oilers de 1984 jusqu’à sa mort, lundi. Moss occupait les mêmes tâches au sein de l’équipe de football d’Edmonton.

Si son départ laisse un si grand vide dans la capitale albertaine, c’est parce que son impact dépassait largement les piles de serviettes qu’il lavait et pliait. Les gourdes qu’il remplissait. Les casiers qu’il nettoyait. Avec Wayne Gretzky et Connor McDavid, il constituait la Sainte Trinité du sport à Edmonton.

« Quand ils me l’ont présenté, ils m’ont dit qu’il était une légende à Edmonton, se souvient le directeur général des Alouettes, Danny Maciocia, ancien entraîneur et DG des Eskimos de 2002 à 2010. Je ne le connaissais pas, mais j’ai vite compris son importance. On le voyait en photo avec Wayne Gretzky dans le journal et on faisait toujours la même blague : ‟c’est qui le gars à côté de Joey ?” »

Le travail et rien d’autre

L’histoire de Joey Moss est désormais bien connue. Né avec la trisomie 21, il est engagé par les Oilers en 1984 sur recommandation de Wayne Gretzky, qui fréquentait alors la sœur de Moss. Trente-deux ans après le départ de la Merveille, il était encore employé de l’équipe.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA LNH

Joey Moss entouré de Wayne Gretzy et Mark Messier

« Il se levait de bonne heure, il arrivait tôt à l’aréna et il déjeunait avec les gars. Les soirs de match, il restait jusqu’à 23 h ou minuit », se souvient Frédéric Chabot, entraîneur des gardiens des Oilers de 2009 à 2014, qui occupe les mêmes fonctions avec le Wild.

« Il faisait partie des meubles dans le vestiaire. Il était toujours là, du matin au soir, avec Sparky, le gérant de l’équipement », ajoute Martin Gélinas, membre des Oilers de 1988 à 1993.

Les témoignages concordent : Joey Moss faisait son travail avec une rigueur inégalée. C’est une description que reconnaît Louise Meunier, directrice de l’Association du syndrome de Down, organisme établi à Sherbrooke.

Le travail est très valorisant pour les gens qui ont la trisomie 21. C’est généralement un bonheur de travailler avec eux. Ils sont à l’heure, souriants, travaillants. Leur travail, c’est souvent toute leur vie. Mais ça demande à l’employeur une adaptabilité. Il faut que l’employeur soit compréhensif, qu’il respecte leur rythme, qu’il faut parfois répéter. Mais ils sont capables de faire des choses, d’apprendre. Dans notre organisme, j’en ai un qui est DJ, il est très bon !

Louise Meunier, directrice de l’Association du syndrome de Down

Plus de 45 000 Canadiens sont atteints de trisomie, selon l’Association canadienne du syndrome de Down. En 2007, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), une instance américaine, estimaient à 47 ans l’espérance de vie des gens qui en sont atteints.

Or, Joey Moss est mort à 57 ans, et aux yeux de plusieurs, son emploi a joué pour beaucoup dans sa longévité.

« Ils ont les mêmes besoins que tout le monde : être aimés, avoir un chum, avoir un cellulaire, ajoute Mme Meunier. Ils veulent qu’on les normalise au maximum. Certains rêvent d’avoir une auto. Ils ont des capacités, mais ça prend un encadrement et des employeurs prêts à accepter la différence. »

Pleinement intégré

Dans les vestiaires, Joey Moss a trouvé des employeurs et des collègues prêts à accepter la différence. Ses intérêts tournaient autour de quelques thèmes : la musique, la danse, la lutte et l’humour. Ils étaient au centre de sa contribution.

« On se taquinait avec la langue, raconte Chabot. Si on l’écoutait, il parlait russe, suédois, français ! Donc il venait me voir, il baragouinait de quoi pendant 30 secondes, comme s’il parlait français ! »

Pour les gens de l’extérieur d’Edmonton qui étaient trop jeunes à l’époque de Gretzky, c’est lors des séries de 2006 que Joey Moss s’est fait connaître. Toujours posté derrière le banc des Oilers, il chantait l’Ô Canada avec une intensité sans commune mesure. « Pour lui, c’était la chanson numéro 1 au Billboard ! », lance David Pelletier.

PHOTO TIRÉE DU SITE DES ESKIMOS

Joey Moss était également préposé à l’équipement de l’équipe de football d’Edmonton

Quand je suis arrivé à Edmonton, il y avait une tradition : chaque année, au camp, Joey Moss chantait l’Ô Canada pour le montrer aux Américains qui venaient d’arriver. C’était tout un show, tout le monde se levait !

Danny Maciocia, ancien entraîneur et DG des Eskimos

Ses combats de lutte étaient mémorables. L’ancien joueur Dustin Penner pouvait lutter avec Moss « trois fois par année », estime Frédéric Chabot. « Il avait la ceinture de champion de Bret Hart, ajoute Maciocia. Il traînait la ceinture, il organisait des combats en équipe, il se choisissait un partner. Tout le monde regardait ça. »

Les entraîneurs parlent souvent de glue guy lorsqu’ils désignent ces meneurs qui ont le don d’unir les joueurs. Joey Moss avait cet effet.

« Des fois, ça allait moins bien, le capitaine allait chercher Joey, il lui disait : on a besoin d’un speech aujourd’hui. Même si c’était dur à comprendre, les joueurs étaient motivés par son intensité », estime Martin Gélinas.

Kevin Lowe portait les couleurs des Oilers depuis cinq ans quand Joey Moss est débarqué en 1984. Il y a découvert un jeune homme prêt à aider comme il le pouvait.

« Une des choses qu’il faisait, c’était de passer l’aspirateur dans le vestiaire après un match, quand les journalistes étaient encore là, comme pour indiquer qu’ils devaient partir. À nos yeux, il était simplement un des nôtres, un membre de l’équipe. On ne pensait pas plus loin que ça », a raconté Lowe, dans une visioconférence organisée par les Oilers

« Mais au fil des ans, dans le monde de la trisomie, il avait tout un impact. Des gens touchés par cette condition nous envoyaient des cartes. Avec le temps, on a réalisé que son impact dépassait notre petit monde. »