Lorsque Josh Anderson a été échangé au Canadien de Montréal, au début du mois, quelques interrogations ont été soulevées à son sujet. Mais à la seconde où il a apposé sa signature au bas d’un contrat de sept ans, elles ont carrément explosé.

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Sa blessure à l’épaule est-elle guérie ? Sa catastrophique saison 2019-2020 était-elle un accident de parcours ? Peut-il redevenir un marqueur de 25 buts, voire 30 ?

Il en faudra plus que ça pour ébranler le nouvel ailier droit du Tricolore, devenu un expert, au fil des années, pour confondre les sceptiques.

« J’ai eu à prouver à tellement d’équipes que je suis un bon joueur… », laisse-t-il tomber en entrevue téléphonique avec La Presse.

À Montréal, comme partout où il est passé depuis 10 ans, il entend montrer à ceux « qui doutent » de lui, « qui ne croient pas » en lui, qu’ils ont tort.

Autant en 2010 qu’en 2011, aucune équipe de la Ligue junior de l’Ontario n’a cru bon de repêcher ce gaillard maigrelet qui avait grandi de six pouces en un an.

« Il était rachitique », se souvient en riant Mark Hunter, copropriétaire et directeur général des Knights de London, équipe qui a fini par donner une chance à l’adolescent originaire de Burlington, dans la grande région de Toronto.

Il n’était pas fort physiquement, mais il était le meilleur joueur de son équipe au niveau midget. C’était clair qu’il aurait besoin de travailler fort, se souvient Hunter. Quand on lui en a parlé, on a senti son engagement. L’éthique de travail qu’il a ensuite démontrée était sensationnelle. »

« Il faut être patient avec un attaquant de puissance, insiste-t-il. Là où Josh était différent, c’était par sa vitesse. Son trio, avec Bo Horvat, affrontait régulièrement les meilleurs joueurs adverses. »

Au final, Mark Hunter n’hésite pas à qualifier Anderson de « l’un des joueurs qui se sont le mieux développés [chez les Knights] depuis longtemps ».

La détermination est, de fait, un thème récurrent dans le parcours du patineur aujourd’hui âgé de 26 ans. C’est elle qui l’a poussé à prendre du muscle et à modeler le style de jeu physique qui est aujourd’hui sa signature ; qui l’a fait plus que doubler sa production offensive à sa deuxième saison junior ; qui lui a valu d’être repêché par les Blue Jackets de Columbus (quatrième tour, 95e au total en 2012) et qui l’a catapulté au Mondial junior en décembre 2013. Un rêve pour lui.

« Année après année, tous les gars de l’équipe canadienne sont des premiers ou deuxièmes choix au repêchage, souligne Anderson. J’étais un choix de quatrième tour, personne ne s’attendait à ce que je sois sélectionné. Je voulais que ma manière de jouer force la décision [des dirigeants de la formation canadienne]. Mais pour ça, je devais connaître un départ canon en début de saison. C’est arrivé, et j’ai fait l’équipe. »

Transition

Des passe-droits, Josh Anderson n’en a pas eu non plus à son passage chez les professionnels.

En fait, les choses avaient bien débuté : en 2014, l’espoir des Blue Jackets a dominé le tournoi annuel des recrues à Traverse City, inscrivant notamment le but en prolongation qui a donné la victoire à son équipe en finale.

Gonflé à bloc, il s’est ensuite présenté au camp d’entraînement à Columbus avec la ferme intention de décrocher un poste dans la formation partante.

Or, après un seul match d’avant-saison, il a été cédé au club-école de Springfield, dans la Ligue américaine. Une rétrogradation anodine pour un jeune de son âge, mais qu’il a reçue comme « un choc ». « J’étais atterré », dit-il.

Ses coéquipiers de l’époque se souviennent d’un garçon timide, un peu déboussolé.

« On sentait qu’il tâtait le terrain », résume Michael Chaput, qui a joué avec lui deux ans.

Le défenseur Frédéric St-Denis assure par contre que ce « gros bonhomme, imposant, mais rapide », suscitait la curiosité. Déjà, « c’était difficile de lui enlever la rondelle à un contre un », ajoute-t-il.

Après une saison ordinaire, nouvelle déception à la rentrée 2015. Une blessure à l’os orbital, subie pendant une bagarre dans un match hors concours, retarde encore son accès à la LNH. Cela n’empêche pas que les efforts investis pendant la saison morte avaient porté leurs fruits. On le disait plus confiant, plus intimidant.

Dans la Ligue américaine, il devient un joueur dominant. Son jeu physique et sa touche offensive ne font plus de doute. Il récolte 39 points en 58 matchs, puis en ajoute 12 en 15 matchs en séries éliminatoires, alors qu’il remporte la Coupe Calder avec les Monsters de Cleveland.

« C’est là que sa carrière a pris son envol », estime Michael Chaput.

Consécration

En 2016, le fruit est enfin mûr et Anderson décroche un poste à temps plein à Columbus.

Au cours de ses trois premières saisons complètes, on ajoute peu à peu à ses responsabilités. D’abord en avantage numérique, une évidence pour un attaquant de son style. Puis en désavantage numérique.

Son temps de glace augmente, et sa production s’adapte, méthodiquement. Son nombre de buts marqués par tranche de 60 minutes à cinq contre cinq est un métronome : 1,06 en 2016-2017, 0,96 en 2017-2018 et 1,06 en 2018-2019, saison au cours de laquelle il inscrit 27 buts. Le voilà en outre arrivé dans le club sélect des 20 buts/200 mises en échec, au côté d’Alex Ovechkin, Tom Wilson et Blake Coleman.

Consultant des Blue Jackets pour l’avantage numérique cette année-là, l’ex-attaquant Martin St-Louis a d’abord été surpris par le gabarit d’Anderson.

Pour un aussi gros bonhomme, il a tout un coup de patin. Et il est assez habile pour que ses mains suivent la vitesse de ses pieds. S’il peut rester en santé, c’est un joueur qui peut avoir un gros impact, surtout dans une équipe comme le Canadien. Il va amener un peu de “papier sablé”.

Martin St-Louis, ex-attaquant et consultant pour les Blue Jackets

Au fil des années, les attaquants de puissance de son type n’ont toutefois pas souvent passé avec succès le test de la longévité. Les noms de David Clarkson et de Milan Lucic ont spontanément été évoqués quand Anderson a signé, le 8 octobre dernier, un contrat de sept ans qui lui rapportera 38,5 millions.

Constamment blessé, Clarkson n’a disputé que trois des sept saisons prévues à l’entente similaire qu’il a décrochée à Toronto en 2013. Et Lucic n’est plus l’ombre du joueur terrifiant qu’il a déjà été.

Anderson est pleinement conscient de sa situation. « Ma manière de jouer, ça hypothèque le corps », confirme-t-il.

Son mentor, Gary Roberts, ex-joueur au style similaire avec qui il s’entraîne depuis une dizaine d’années, a disputé plus de 1200 matchs de 1986 à 2009. Et malgré cela, des blessures l’ont forcé à rater trois saisons en totalité ou en grande partie.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Josh Anderson est conscient que son style de jeu peut s’avérer éreintant à long terme.

« Gary me parle constamment de nutrition et de l’importance de prendre soin de mon corps, affirme Josh Anderson. Autrement, je ne pourrai pas jouer longtemps dans cette ligue. Je suis une diète stricte, je reçois des massages et de multiples traitements thérapeutiques entre les matchs… Chaque année, je dois être parfaitement préparé, sans quoi je vais me faire voler ma place par un joueur plus jeune. C’est là que la confiance et l’éthique de travail sont payantes. »

Doutes

Cette confiance en soi, héritée de ses parents, selon lui, il en aura bien besoin à Montréal. Car sa saison 2019-2020 est un sacré éléphant dans la pièce.

Une campagne marquée par des blessures et au cours de laquelle il a été limité à 4 points, dont un 1 seul but, en 26 rencontres.

Dans une émission balado enregistrée en novembre 2019, son entraîneur chez les Blue Jackets, John Tortorella, s’est inquiété que son protégé ait « oublié qui il est ». « Quand il commence à jouer d’est en ouest [c’est-à-dire sur la largeur de la patinoire] et qu’il garde la rondelle trop longtemps au lieu de la poursuivre au fond de la zone adverse, il est en difficulté. » Cela n’a pas empêché le bouillant personnage d’estimer, au cours de la même conversation, qu’Anderson « sera une star dans cette ligue » – plus récemment, le même Tortorella s’est d’ailleurs navré que son gros ailier ait été échangé.

Le principal intéressé balaie toutefois d’un revers de main les craintes sur sa santé. Il a été opéré en mars dernier pour « nettoyer » son épaule gauche. Elle est guérie « à 100 % », martèle-t-il depuis des semaines.

N’empêche, son dernier match remonte au 14 décembre. Au moment où la LNH reprendra ses activités, au plus tôt le 1er janvier prochain, cela fera donc plus d’un an qu’il n’aura pas joué. Un état de fait auquel il « pense beaucoup depuis quelque temps », avoue-t-il, mais qui ne l’inquiète pas, surtout après sept mois de rééducation et d’entraînement. « J’ai joué au hockey toute ma vie, il n’y a pas de raison que je sois nerveux à l’idée de jouer de nouveau », dit-il.

Sa fébrilité est plutôt celle d’un joueur qui arrive dans une nouvelle équipe, dans une ville qu’il connaît à peine. Il se dit impatient de rencontrer ses futurs collègues de travail.

Max Domi, ex-coéquipier à London demeuré un ami proche, lui a vanté la vie dans la métropole et l’ambiance dans le vestiaire du Canadien.

Mais il y a aussi ce marché sans pitié avec lequel Anderson fera connaissance

Devant cette pression qui l’attend, il n’hésite pas à invoquer la responsabilité qui revient aux joueurs sur une base individuelle. « Si tu es responsable, les gens vont t’aimer, estime-t-il. Mais si tu ne joues pas à la hauteur de ce que tu devrais donner, tu devras te regarder dans le miroir. Et dans cette organisation, tu vas en entendre parler. »

Bien sûr, ces sages paroles devront maintenant trouver leur écho sur la patinoire du Centre Bell afin que se dissipent, pour de bon, les doutes à son endroit.

Mais ce n’est pas comme s’il n’en avait pas l’habitude.