Partisans du Canadien, vos oreilles ont dû « siller » mercredi pendant notre grande entrevue avec le président et propriétaire de l’équipe, Geoff Molson. Car il a beaucoup été question de vous. De vos attentes envers le club. De votre intérêt pour les joueurs québécois. Mais surtout, de votre retour au Centre Bell.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’est pour quand ?

Peut-être pas en janvier ou en février. Ça risque d’être un peu court. Après ? Geoff Molson le souhaite.

« Ce ne serait pas responsable de pousser pour un retour à la normale sans vaccin, confie-t-il. La normale, c’est 21 000 spectateurs. Mais on peut tranquillement s’ajuster pour [accueillir] des partisans dans le Centre Bell d’une façon sécuritaire s’il n’y a pas de vaccin.

« Le concept des bulles m’intéresse. Les bulles familiales, par exemple. Des gens qui habitent ensemble pourraient venir au Centre Bell ensemble, et s’asseoir ensemble. Si on réussit à accueillir 4000 spectateurs avec une distance acceptable, avec des masques, avec tout ce qu’il faut dans le Centre Bell pour que ce soit sécuritaire, ça vaut la peine d’essayer. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Geoff Molson en discussion avec Guillaume Lefrançois et Alexandre Pratt, de La Presse

C’est un souhait audacieux. En zone rouge, au Québec, il est interdit de tenir un rassemblement de cinq personnes. Encore moins de 4000.

Par contre, ailleurs dans le monde, les autorités locales sont de plus en plus permissives. Surtout pour les matchs présentés dans des stades extérieurs. Pensez à la NFL ou à la Série mondiale. À l’intérieur ? C’est plus rare. En Suisse et en Finlande, des clubs de hockey accueillent entre 3000 et 7000 spectateurs. Les clubs de la LHJMQ situés dans les Maritimes attirent aussi quelques centaines de spectateurs. Mais le gouvernement du Québec ne prévoit pas autoriser de si grandes foules à court ou moyen terme, m’a-t-on confirmé récemment.

Revenons au souhait de Geoff Molson : 4000 spectateurs par match, au début du printemps. Est-ce que ça permettrait au Canadien de faire ses frais ?

« Non, répond-il sans hésitation. On ne ferait pas ça pour l’argent. Ce serait plutôt pour progresser. » Le Canadien, précise-t-il, pourrait aussi disputer toute une saison à huis clos.

« Et combien d’années le club peut-il survivre sans spectateurs ?

– …

– Est-ce soutenable ?

– Non. […] Dans la situation actuelle, aucune équipe, dans n’importe quelle ligue, ne peut survivre sans spectateurs à long terme. Si [ça persiste], le système devra changer. »

* * *

Les derniers mois furent difficiles pour Geoff Molson. D’une part, son entreprise – le Groupe CH – doit assumer les dépenses courantes. De l’autre, elle ne génère presque plus de revenus.

Ni du Canadien. Ni du Rocket de Laval. Ni du Festival de jazz. Ni des Francos. Ni de Montréal en lumière. Ni de ses nombreuses salles de spectacle.

L’industrie du divertissement a été l’une des plus affectées, explique-t-il. En une journée, le 12 mars, on est passés de 100 miles à l’heure à zéro.

Geoff Molson

Soudainement, il y a eu un grand vide. Un vertige. Qu’on sent toujours présent. Mardi, lors d’une rencontre virtuelle avec ses employés, Geoff Molson a essuyé plusieurs larmes. Mercredi, lorsque je lui ai demandé si ça lui faisait mal au cœur de voir son empire être mis à mal par la pandémie, ses yeux se sont remplis d’eau. Sa réponse fut entrecoupée de silences. Dont un de huit secondes.

« Ça fait très mal au cœur, a-t-il reconnu, ému. Pas pour moi. Pour tout le monde qui travaille ici. Mon objectif, c’est de maintenir cet esprit d’équipe qu’on avait le 11 mars. Ça fait mal… d’avoir 300, 400 personnes… »

Geoff Molson n’a pas terminé sa phrase. Il évoquait ses collaborateurs qui ont perdu leur emploi, pour permettre à l’entreprise de passer au travers de cette crise sans précédent.

A-t-il songé à vendre l’équipe ?

« Non. »

À ouvrir l’actionnariat, pour accueillir de nouveaux partenaires ?

Non plus.

Le Groupe CH n’a pas plus l’intention de demander une aide financière aux gouvernements, autre que celle des programmes « déjà mis en place pour tous les Canadiens ».

« Pour moi, l’aboutissement [endgame], c’est le vaccin. Ça sera extraordinaire dans cette province. On va recommencer nos festivals. Les gens qui aiment les festivals vont sortir pour la première fois depuis longtemps. Ce sera une période très intéressante.

« Je vois la lumière au bout du tunnel. Nous aurons une équipe performante. Des festivals extraordinaires. Nos employés seront motivés. Les fans de sports et de musique vont célébrer. À court terme, je vois une entreprise qui va perdre un an, un an et demi de temps. On va survivre. On va être aussi positifs que possible. Déjà, ça fait presque huit mois. Il va y en avoir au moins quatre, cinq, six [autres mois]. On va passer au travers. Mais moi, je pense à la prochaine étape. »

* * *

Geoff Molson est propriétaire du Canadien. Il en est aussi le président. À ce titre, il est très impliqué dans les opérations hockey. Il dit parler à Marc Bergevin tous les lendemains de match. Pendant la période des joueurs autonomes, les deux étaient en communication constante.

Alors nous avons discuté de hockey.

De Marc Bergevin (« il fait un excellent travail »).

Des attentes élevées des partisans (« il faut tout faire pour gagner »).

Et du repêchage. Précisément du Canadien, qui donne l’impression de bouder la LHJMQ. Depuis cinq ans, le Tricolore n’a sélectionné que deux Québécois. Raphaël Harvey-Pinard, au 7e tour en 2019. Et Samuel Houde, au 5e tour en 2018. Houde n’est déjà plus dans l’organisation. En fait, depuis 10 ans, Charles Hudon est le seul joueur local repêché par le Canadien à avoir percé l’alignement.

Geoff Molson nous a expliqué comment l’équipe procédait pour la sélection des joueurs.

« Le jour du repêchage, Trevor [Timmins] et son équipe savent exactement qui choisir, quand, etc. La liste fait à peu près trois pages. Sur chaque page, il y a des Québécois. On les veut. Normalement, on a un choix par tour. Si le Québécois [sur notre liste] est déjà choisi, on sait qui sera [notre] prochain choix. Et ça risque de ne pas être un Québécois, car il n’y en a pas énormément de choisis dans le repêchage.

« Ils savent qu’on veut des Québécois dans le repêchage et au sein de l’équipe. Mais ils savent aussi qu’il faut toujours choisir le meilleur joueur disponible, d’après nos analyses. Peu importe sa nationalité.

– Ils, c’est qui ?

– De Marc [Bergevin] à Trevor [Timmins]. Tout le monde le sait. C’est dans notre marché. C’est unique à ici. Je ne pense pas qu’à Boston, ils visent des Bostoniens. »

Mon collègue Guillaume Lefrançois lui a souligné que les Bruins de Boston font quand même des efforts pour aligner des joueurs locaux. Ou des anciennes vedettes des universités de la Nouvelle-Angleterre (Charlie McAvoy, Matt Grzelcyk, Charlie Coyle, Chris Wagner, Ryan Donato, Noel Acciari, Connor Clifton, Tim Schaller…).

Guillaume a enchaîné en lui rappelant la sortie de Marc Denis, après le repêchage. L’analyste de RDS n’avait aucun problème à ce que le Canadien repêche le meilleur joueur disponible, mais il demandait au club « d’arrêter de dire que c’est important [de repêcher des Québécois], parce que ça, ce n’est pas vrai ».

Le Canadien doit-il donc cesser de dire qu’à talent égal, il souhaite repêcher des Québécois ?

« Non, répond Geoff Molson. Pas du tout. Je ne dirai jamais qu’à talent égal, il faut qu’on choisisse un non-Québécois. C’est impossible. À talent égal, il faut choisir la personne de chez nous. C’est important pour notre culture. Pour notre équipe. Il faut absolument continuer de le dire. Est-ce qu’on va réussir à le faire ? Ça, c’est une autre question. Et la réponse, j’espère que c’est oui. »