Le métier de recruteur est bousculé par la pandémie de COVID-19

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Le télétravail a la cote depuis le début de la pandémie. Mais s’il y a un emploi qui valorise le présentiel (nos excuses au confrère Patrick Lagacé), c’est bien le travail de recruteur. Et si la pandémie changeait la donne là aussi ?

Au moment où les gouvernements demandent de limiter les déplacements interrégionaux, où il est recommandé d’éviter les lieux publics clos, le métier de recruteur est en effet bousculé. Arénas, hôtels, restaurants et, dans certains cas, avions : les chasseurs de talents passent par bien des lieux où ces satanés aérosols demeurent en suspens.

La semaine dernière, le directeur général des Maple Leafs de Toronto, Kyle Dubas, a révélé qu’il avait demandé à ses recruteurs de travailler de la maison pour le moment.

Au fil de nos conversations, nous avons constaté que d’autres équipes adaptent aussi leurs façons de faire. Certains recruteurs, par exemple, sont autorisés à assister à des matchs, à condition d’éviter les restaurants et, si possible, les hôtels. Chez le Canadien, aucune restriction, mais « on privilégie le travail à la maison », précise Paul Wilson, vice-président principal, affaires publiques et communications du Groupe CH.

Pour les équipes de la division Maritimes de la LHJMQ, on n’y pense même pas, puisque la bulle atlantique est fermée aux résidants des autres provinces ; certains tentent d’ailleurs de trouver des moyens d’être autorisés à entrer au Nouveau-Brunswick.

Le nœud de l’affaire est une trame bien connue : la technologie menace-t-elle de transformer un travail fait par des personnes sur place, en chair et en os ?

La Presse a sondé trois recruteurs de la LNH qui suivent la LHJMQ, la seule des trois ligues canadiennes en activité pour le moment (bien qu’en pause forcée). Nous leur avons garanti l’anonymat, puisqu’ils ne sont pas autorisés à accorder des entrevues.

Sur la glace

Les recruteurs en mangent, du hockey. À force de voir 100 matchs sur place par année, ils développent leurs préférences.

« J’aime bien avoir le feeling du match. Ça me permet d’identifier les tricheurs, ceux qui travaillent pour rentrer au banc et ceux qui se laissent glisser », illustre le recruteur A.

« Moi, je trouve que les éléments intangibles sont importants dans l’évaluation, ajoute le recruteur B. Quand tu fais de la vidéo, tu n’as aucune idée de ces intangibles et ça enlève de la saveur à ton évaluation. Tu n’as pas le feeling. Est-ce un match du mardi ou du vendredi, est-ce que c’est dans une séquence de six défaites ? »

Notre éclaireur fait ici référence aux programmes qui permettent notamment d’isoler les présences d’un joueur en particulier, et ainsi éviter de regarder le match au complet.

« On va dire que je vais voir un match à une heure et demie de route de chez moi, explique le recruteur C. Je fais le trajet à l’aller, je passe trois heures à l’aréna, je mange et je reviens. Ça me prend sept heures. En sept heures, chez moi, je peux voir 14 matchs d’un joueur. De toute façon, si tu y vas au feeling, si tu veux voir comment il réagit aux partisans, ça ne s’applique pas en ce moment ! Si la prise de vue du caméraman n’est pas trop mal, il y a moyen d’en faire un peu à distance. »

Ce même éclaireur C reconnaît toutefois que sa prise d’information ne sera pas aussi complète, parce que le caméraman se concentre forcément sur le porteur de la rondelle.

« Si ton joueur est à 125 pieds du jeu, tu ne le verras pas. Ça peut arriver qu’il soit loin, mais est-ce qu’il va se démener pour revenir ? C’est surtout le jeu sans la rondelle que tu ne vois pas. Aussi, après une erreur, tu ne vois pas sa réaction quand il revient au banc. Mais même sur place, c’est dur d’interpréter de loin. Même s’il ne regarde pas son coach, ça ne veut pas dire qu’il ne l’écoute pas. »

« Le travail des caméramans est variable, rappelle le recruteur A. Des dépisteurs s’assoient vis-à-vis la ligne rouge [là où est située la caméra principale]. Moi, j’aime bien me placer derrière le but, ça me permet de voir le jeu différemment, d’analyser comment les défenseurs pivotent, par exemple. »

Les rencontres

Le travail des recruteurs, c’est aussi de rencontrer les joueurs une fois ou deux pendant la saison pour connaître leur personnalité. Ici, par contre, il y a moins de grogne.

« Même via Skype, le non-verbal, on le voit très bien, assure le recruteur C. Le faciès parle beaucoup. Oui, un jeune nerveux, tu vas le voir taper du pied ou shaker les genoux. Mais pour moi, la nervosité n’est pas nécessairement un élément négatif. »

Que tu sois assis dans un Tim Hortons à Baie-Comeau ou devant un écran, ça ne change pas. Ça peut très bien fonctionner par vidéo. Ça, je pense que ça va rester.

Un recruteur de la LNH au Québec

Ce même recruteur souligne aussi que ses confrères devraient faire leur deuil des rencontres, en cours de saison, qui regroupent tous les recruteurs d’une équipe — un indice : ça se fait rarement à Winnipeg ou à Edmonton — pour quelques jours. Ces rencontres peuvent rassembler une vingtaine d’intervenants, sinon plus, sur trois ou quatre nuits. On parle donc de plus d’une soixantaine de nuitées d’hôtel, des billets d’avion et des repas.

« Côté budget, ça pourrait faire une différence de couper ça. Faire déplacer un staff au complet, ça coûte cher ! »

Le budget

Parce que justement, l’enjeu financier est lourd. En ce moment, les voyages sont réduits pour des raisons sanitaires. Mais les équipes profitent forcément d’une diminution des coûts.

« Est-ce que ça va donner des idées à des propriétaires qui veulent faire des économies de bout de chandelle ? craint le recruteur C. Est-ce que ça va faire en sorte que les équipes auront 6 ou 7 gars autour du monde, au lieu de 14 ou 15 ? Regarde les Coyotes [de l’Arizona] et les Sabres [de Buffalo]… Ils ont congédié beaucoup de monde. L’analyse de données avait lancé la tendance. La pandémie pourrait envoyer plus d’équipes dans cette tendance-là. »

Le recruteur B fait lui aussi un rapprochement entre l’analyse de données et son métier.

« Notre business va changer à tout jamais. Par contre, ça dépend de la génération des dirigeants et de la pression financière qu’ils subissent. C’est comme l’analyse de données. Des équipes ont fait un gros virage, comme la Floride, l’Arizona et Toronto.

« Mais le hockey restera toujours le hockey. Ce n’est pas une game de chiffres, ni une game d’évaluation vidéo. Mais on arrive dans une génération numérique et il ne faut pas être des dinosaures. Les bons DG sont ceux qui vont bien doser ça, sans dénaturer le scouting.

« Au niveau du budget, ça ne sera plus comme avant non plus. Tant que la LNH ne peut pas remplir les arénas, on va manquer de revenus. En général, les dépisteurs sont les plus faciles à couper. On est au bout de la chaîne alimentaire. »