Au cours des deux dernières années, Jaroslav Halak a vécu une sorte de renaissance chez les Bruins de Boston. Il a partagé le travail de manière presque égale avec le titulaire Tuukka Rask, et en plus, il s’est offert des saisons de ,922 et ,919 au chapitre du taux d’efficacité.

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Et pourtant, quand Halak est passé à la table des négociations chez les Bruins, en mai, c’est d’un contrat d’une seule saison, à 2,25 millions de dollars, qu’il a dû se satisfaire.

Non, ce n’est probablement pas ce qu’il avait en tête, lui qui touchait 2,7 millions de dollars lors des deux années précédentes.

« Au cours des dernières saisons, il y a des gardiens qui ont surpris, qui sont sortis de nulle part pour aller jusqu’au bout, et je pense que certaines équipes voient que c’est l’occasion de payer un peu moins cher devant le filet », estime l’analyste Martin Biron, quand on lui en parle.

Biron, qui a lui-même été gardien dans la LNH pendant 15 ans, estime que les hommes masqués de la ligue ne vont pas se mettre à crouler sous les millions de dollars vendredi, alors que va s’ouvrir le marché des joueurs autonomes. Pourtant, ce ne sont pas les grands noms qui vont manquer : Braden Holtby, Jacob Markstrom, Anton Khudobin, Corey Crawford, Thomas Greiss, Henrik Lundqvist, Jimmy Howard et Cory Schneider, pour ne nommer que ceux-là, seront tous libres comme l’air.

Dans la LNH, les équipes cherchent à copier la bonne recette. On voit des équipes comme les Rangers ou les Blue Jackets qui font confiance à des jeunes devant le filet, des jeunes qui coûtent moins cher. À travers la ligue, il y a des équipes qui se disent que c’est une bonne stratégie.

Martin Biron, ancien gardien dans la LNH devenu analyste

De mémoire, il n’y a probablement jamais eu autant de gardiens de qualité disponibles au plus offrant. En plus des noms cités ci-dessus, il y a ceux qui sont en fin de carrière (Ryan Miller, Craig Anderson), et qui ne savent même pas s’ils pourront recevoir une offre et un jour remettre les jambières.

Changement de garde

Bref, pour les gardiens, l’avenir n’est peut-être plus aussi reluisant que le passé.

« C’est à un changement de garde qu’on assiste présentement, estime l’agent Mike Liut, lui aussi ancien gardien dans la LNH. Il y a assurément plus de gardiens qui sont disponibles, et la plupart approchent de l’âge de la retraite. Miller a 40 ans, Crawford a 35 ans. Qui va les remplacer ? Ce n’est pas encore très clair. »

À ce sujet, Liut estime lui aussi que les équipes de la LNH ne vont pas se mettre à lancer des paniers remplis de billets de 1000 $ aux gardiens du marché de l’autonomie. Il cite l’exemple des Red Wings, qui viennent à peine d’emménager dans un nouvel aréna de 863 millions de dollars au centre-ville de Detroit.

« Cet aréna est en fait un centre de divertissement et de spectacles… Avec la pandémie, tous ces revenus ont disparu. Alors il va arriver quoi ? Dans la LNH, le plafond salarial [établi à 81,5 millions de dollars pour 2020-2021] est lié aux revenus, et il est déjà possible de prévoir que le plafond salarial ne va pas augmenter avant trois ans, et peut-être même pas avant quatre ou cinq ans. Je pourrais me tromper, mais c’est aussi ça, la réalité : il n’y a personne en ce moment qui est capable de prévoir ce qui va arriver. »

Pour les gardiens numéro un, ceux qui ont été habitués à un nombre élevé de matchs par saison – pour aller avec un salaire tout aussi élevé –, la réalité pourrait changer bien assez vite. À 31 ans, Holtby, par exemple, ne peut plus prétendre à des saisons de 73, 66 ou 63 matchs comme il l’a fait jadis chez les Capitals de Washington.

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Après un séjour de 10 ans chez les Capitals de Washington, Braden Holtby sera l’un des nombreux gardiens qui testeront leur valeur sur le marché de l’autonomie, à partir de ce vendredi.

De toute façon, selon Mike Liut, les équipes ne veulent plus d’un gardien qui croulerait sous une telle charge de travail.

« Par le passé, on a entendu des équipes parler d’une saison de 60 matchs pour leur gardien numéro un, mais 60 matchs n’a jamais été le bon chiffre, ajoute-t-il. J’ai déjà disputé des saisons de 60 matchs et plus, et c’est le genre de chose qui peut hypothéquer la santé d’un gardien. D’ailleurs, l’année où les Capitals ont gagné la Coupe, Holtby avait été blessé et il avait pu disputer moins de matchs en saison. »

Maintenant, les équipes vont plutôt se mettre à chercher deux bons gardiens. C’est la tendance. Deux bons gardiens qui gagnent un total de 8 ou 9 millions de dollars, soit environ 10 % ou 12 % de la masse salariale d’un club.

Mike Liut, ancien gardien dans la LNH devenu agent

« Avec un gardien numéro un qui se charge de 55 matchs, ça veut dire que ton deuxième doit être capable de te donner environ 20 bons matchs et une récolte de 26 points pour pouvoir atteindre les séries. »

C’est sans oublier qu’en période de pandémie, le temps ne joue en faveur de personne dans la LNH… et certes pas en faveur des gardiens. Alors que l’on a d’abord avancé la date du 1er décembre pour tenter de prévoir le début de la prochaine saison, c’est dorénavant la date du 1er janvier qui est proposée. « Alors pour plusieurs gardiens, le téléphone ne sonnera pas tout de suite, ajoute Mike Liut. On ne sait même pas si on va avoir une saison de hockey en 2020-2021. Pourquoi les équipes se lanceraient-elles à la poursuite de ces gars-là dès maintenant ? »

Mike Liut demeure optimiste malgré tout : à ses yeux, un bon gardien pourra toujours trouver du boulot quelque part dans cette ligue. « Parce qu’il n’y a jamais personne qui a pu gagner quelque chose avec un mauvais gardien, conclut-il. C’est quand une équipe n’a pas de bon gardien qu’elle peut apprécier la valeur d’un vrai bon gardien ! »