À moins d’être en train de planifier des vacances avec les 9,77 $ versés par Airbnb à la suite d’une action collective, l’amateur de sport moyen a eu vent d’un certain débat qui fait rage au Québec ces derniers jours. Est-ce que le Canadien accorde une juste place aux joueurs de la LHJMQ quand vient le temps du repêchage ?

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

 « Les gens peuvent jouer sur les chiffres comme ils veulent pour créer une histoire. Je suis tanné de ça. Je me sens visé personnellement, ça me blesse et ça me dérange, a dit Trevor Timmins, directeur général adjoint de l'organisation, au micro de Tony Marinaro [le Canadien a refusé notre demande d’entrevue]. Je suis toujours déçu quand on termine un repêchage sans avoir sélectionné de joueurs de la LHJMQ.

« Nos dépisteurs n’ont pas de préjugé défavorable envers les joueurs de la LHJMQ. On aime les bons joueurs, peu importe leur provenance. Aimerons-nous mieux qu’ils viennent de la LHJMQ ? Mets-en [darn right] ! Aimerions-nous mieux qu’ils soient québécois ? Absolument. Le nom de famille de ma femme est Poirier. Ça me dérange, je me sens visé. »

« Ce que les gens veulent, c’est une Coupe »

Pour avoir un point de vue différent, nous nous sommes donc tourné vers les derniers succès du Canadien dans la LHJMQ. On parle ici de joueurs que le CH y a repêchés, ce qui exclut par exemple Phillip Danault, un choix des Blackhawks de Chicago.

Parmi les 23 joueurs du circuit Courteau repêchés par Timmins, seulement trois ont disputé au moins 300 matchs dans la LNH : l’Ontarien Nathan Beaulieu et les Québécois Guillaume Latendresse et Maxim Lapierre.

Latendresse et Lapierre ont grandi ensemble dans l’organisation du Canadien, ils ont été compagnons de trio et sont aujourd’hui coanimateurs de l’émission balado La poche bleue. Et ils voient essentiellement la situation du même œil.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Maxim Lapierre en 2014

« Les équipes ont un plan, elles ont des joueurs sur une liste. Elles ont des recruteurs partout dans le monde pour faire la liste. Ça ne se fait pas en une heure ! » rappelle Lapierre, joint chez lui en Allemagne.

Les recruteurs mettent beaucoup de temps pour faire [leur liste]. Le but, c’est de construire une équipe gagnante. Ce que les gens veulent, c’est une Coupe !

Maxim Lapierre

Latendresse a quant à lui ressenti une certaine pression en tant que gros attaquant choisi au deuxième tour. « À 19 et 20 ans, j’ai marqué 16 buts en jouant dans le troisième ou le quatrième trio, je trouvais ça bon et on chialait que je ne marquais pas assez ! Les gens étaient parfois plus contents de mes grosses mises en échec que de mes buts.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Guillaume Latendresse

« Parfois, c’est peut-être mieux qu’un Québécois soit repêché ailleurs et arrive ici plus vieux. Danault est allé à Chicago, ça a été correct, il est arrivé ici le chest bombé et s’est dit : “Je vais prendre ma chance.” »

Certains choix ont particulièrement fait grincer des dents ceux qui souhaitent voir le CH faire plus de place aux produits locaux, par exemple quand l’équipe a échangé son choix de septième tour aux Blackhawks… qui s’en sont servis pour réclamer le défenseur Louis Crevier. Pour d’autres, c’était plutôt le choix tardif du Russe Alexander Gordin, un attaquant de 19 ans qui en était à sa deuxième année d’admissibilité.

La dynamique entre les recruteurs peut toutefois jouer dans l’équation, souligne Latendresse. « Si, chaque année, ton dépisteur de Russie te dit qu’il aimerait tel gars et que tu n’y vas jamais, ça peut être frustrant pour lui. Tu as des gars qui vont à l’aréna tous les jours, qui mettent des heures, ils aimeraient être écoutés de temps en temps. Sinon, ça donne quoi de se présenter ? »

Peu de choix

On peut toutefois se demander si les recruteurs québécois du Canadien – Serge Boisvert et Donald Audette – ont cette impression. Le mot d’ordre public a toujours été de dire qu’à talent égal, le joueur québécois (ou de la LHJMQ) sera priorisé. Et là-dessus aussi, Lapierre et Latendresse se rejoignent.

« L’organisation a été construite par des Québécois qui ont instauré des valeurs. Si on arrive à talent égal et qu’on ne choisit plus le Québécois, il y a un problème », prévient Lapierre.

Notons d’abord qu’à l’échelle de la LNH, la LHJMQ est souvent sous-représentée par rapport aux deux autres ligues juniors canadiennes. Cette année, 19 joueurs du circuit québécois ont été repêchés, contre 31 de l’Ontario (OHL) et 28 de l’Ouest (WHL). En 2019 ? Ils étaient 18 de la LHJMQ, 25 de l’OHL et 28 de la WHL.

Bref, les chances que soit issu de la LHJMQ le meilleur joueur disponible, au moment où le Canadien choisit, sont plus minces. D’ailleurs, pour rester dans la comparaison avec les deux autres ligues canadiennes, voici comment se répartissent les choix du Tricolore depuis l’arrivée en poste de Marc Bergevin en 2012, parmi les 68 joueurs réclamés au cours de cette période.

• WHL : 13 (10 dans le top 100)

• OHL : 12 (9 dans le top 100)

• LHJMQ : 9 (2 dans le top 100)

Comme on le voit, en chiffres absolus, le tableau est relativement équilibré ; par contre, les sélections faites dans la LHJMQ ont souvent été tardives. Les deux choix dans le top 100 ont été le gardien Zachary Fucale (36e) et l’attaquant Sven Andrighetto (86e). Fucale n’a toujours pas joué dans la LNH et n’est plus dans l’organisation, tandis qu’Andrighetto est rentré en Europe après 216 matchs dans le circuit Bettman.

Notons par ailleurs que ces deux joueurs ont été réclamés en 2013, année où Montréal a repêché quatre joueurs dans la LHJMQ, les deux autres étant Martin Reway et Jérémy Grégoire. Cette année-là, personne n’a accusé le CH de ne pas regarder dans sa cour ! Mais l’opération n’a pas été couronnée de succès…

Les regrets de Timmins

Toujours à TSN Radio, Timmins a fait son mea culpa pour certains choix.

« Si on retourne en 2015, Nicolas Roy [96e] a joué plus de matchs que Lukas Vejdemo [87e]. On avait des inquiétudes sur le coup de patin de Roy, mais il a surmonté ça. Noah Juulsen [26e] a rencontré des obstacles avec ses blessures. Anthony Beauvillier [28e] est un bon joueur et on l’aimait. Si je pouvais revenir en arrière, j’agirais peut-être différemment. »

PHOTO PERRY NELSON, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Anthony Beauvillier

Timmins a ajouté avoir voulu obtenir un choix de plus au premier tour mardi, car un espoir de la LHJMQ l’intéressait. Mais les choix de deuxième tour du CH étaient trop tardifs pour conclure une transaction. « Mais on a obtenu deux super bons prospects – Luke Tuch et Jan Mysak – et les autres équipes faisaient la file pour avoir nos choix ! »

Comme c’est le cas chaque année, il faudra s’en reparler dans cinq ans. Mysak suscite beaucoup d’enthousiasme chez plusieurs recruteurs, et pourrait faire bien paraître Timmins.