Au diable le point de presse convenu et guindé.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Sur le podium, par l’entremise de la plateforme en ligne Zoom, on a vu apparaître sept hommes d’âge mûr, entassés les uns contre les autres, cigare au bec, verre à la main et, sur la tête, une casquette des gagnants de la Coupe Stanley.

Après la victoire qui a valu le trophée au Lightning de Tampa Bay, l’entraîneur-chef Jon Cooper a voulu se présenter devant les médias avec tout son entourage. Ce qui incluait Frantz Jean, entraîneur des gardiens de but de l’équipe depuis une décennie.

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Le groupe d’entraîneurs du Lightning de Tampa Bay. Dans l’ordre habituel : l’entraîneur vidéo Nigel Kirwan (partiellement caché), l’entraîneur des gardiens Frantz Jean, l’entraîneur adjoint Derek Lalonde, l’entraîneur-chef Jon Cooper, l’entraîneur adjoint Todd Richards et le coordonnateur vidéo Brian Garlock. Tout à droite, à l’extérieur du cadre, on retrouve également l’entraîneur adjoint Jeff Halpern.

L’ambiance collégiale et détendue de la scène était loin d’être une mise en scène, a expliqué le Québécois à La Presse, mardi, quelques minutes avant de s’envoler d’Edmonton en direction de la Floride.

Bien sûr, avoir soulevé la coupe une heure auparavant a rendu les sourires faciles. Mais la relation unissant ces hommes va bien plus loin que le travail accompli pour se rendre jusque-là.

« On se tient ensemble et on fait beaucoup de choses en groupe ; ce n’est pas forcé, on aime ça, être ensemble ! Le point de presse, c’était ça. C’était nous autres, c’était notre gang. »

Ce « gang », c’est un amalgame un peu improbable de passionnés qui, à l’exception de l’ancien du Tricolore Jeff Halpern, ne se sont jamais établis dans la LNH comme joueurs.

Jean n’a disputé qu’une poignée de matchs dans la LHJMQ, s’est illustré chez les Aigles bleus de l’Université de Moncton, puis est devenu entraîneur avant l’âge de 30 ans. Derek Lalonde a raccroché ses patins après un passage en troisième division de la NCAA.

Seul Todd Richards a patiné dans la grande ligue : il y a disputé… huit matchs.

Aucun des deux responsables de la vidéo, Nigel Kirwan et Brian Garlock, n’a de profil sur le site Elite Prospects, qui n’en rate pourtant pas une. Et leur patron Jon Cooper a abandonné une carrière d’avocat pour devenir entraîneur au hockey mineur.

« Au cours des années, on a tous connecté les uns avec les autres, relate Frantz Jean. Malgré nos parcours différents, on a réuni nos connaissances et notre éthique de travail, et ç’a donné un staff extraordinaire. On a du fun ! »

Un rêve

Personne ne tombera en bas de sa chaise en apprenant que la nuit qui a suivi la victoire de lundi n’a pas été longue.

Le matin venu, toutefois, Frantz Jean prenait la pleine mesure de ce que son équipe et lui-même avaient accompli.

« Tu rêves de gagner la Coupe Stanley depuis que t’es tout petit, tu travailles vers cet objectif en avançant à petits pas, dit-il. J’ai 49 ans : quand j’ai levé la coupe, c’est 40 ans de travail qui étaient représentés dans ce moment-là. C’était vraiment un moment intense et spécial. »

Malgré le soulagement de quitter la bulle d’Edmonton, le spécialiste des gardiens affirme n’avoir pas vu que des désavantages à ce long isolement forcé. « T’es loin de ta famille et tu t’ennuies de tes proches, c’est certain, avoue-t-il. Mais côté hockey, ça nous a permis de nous concentrer sur la tâche à accomplir, sans distraction. Ça nous a beaucoup aidés, comme équipe. »

Son travail avec Andrei Vasilevskiy, assure-t-il, n’a à peu près pas différé de la vraie vie, en saison ou en séries. Business as usual, même.

L’essentiel du boulot avait été concentré, en fait, au camp d’entraînement préalable au retour au jeu. « On a établi des objectifs bien clairs de ce qu’on voulait accomplir et sur la façon de se préparer pour les matchs, résume Jean. Tous les jours, on a avancé, on a bâti notre game. On est arrivés prêts pour les matchs préliminaires et le premier tour. »

Il faut dire qu’avec un client comme Vasilevskiy, l’accompagnement n’est pas le même qu’avec un gardien inexpérimenté. Le Russe de 26 ans, estime son entraîneur, appartient à « l’élite mondiale », dans son jeu, certes – « c’est de loin le meilleur patineur que j’ai vu en 25 ans » –, mais également dans son approche du jeu.

PHOTO PERRY NELSON, USA TODAY SPORTS

Andrei Vasilevskiy

« Tu n’as pas besoin de lui expliquer les choses deux fois, il les comprend tout de suite. Il sait quoi faire pour être au meilleur de sa forme et pour aider son équipe à gagner. »

Le repos était l’enjeu principal avec lequel composer. Les seuls entraînements complets auxquels le cerbère s’est prêté à Toronto et à Edmonton ont eu lieu entre les différentes séries. Les séances matinales de routine se résumaient à une dizaine de minutes pour se délier les jambes. Le reste du temps était consacré à préserver son énergie en vue des matchs.

Il en a bien eu besoin, car il a établi un record de la LNH en disputant un peu plus de 1700 minutes au cours des mêmes séries. Ces chiffres sont bien sûr gonflés par les matchs supplémentaires prévus au début du tournoi à 24 équipes, mais cela n’a pas empêché Vasilevskiy de disputer au complet toutes les rencontres de son équipe.

Frantz Jean se sait chanceux de travailler avec un « athlète hors pair », doublé d’un « grand, grand compétiteur aux habiletés physiques exceptionnelles ».

« Le trophée Vézina, la Coupe Stanley, ce ne sont pas des accidents de parcours », insiste-t-il.

Évidemment. Mais son entraîneur des six dernières années n’est probablement pas étranger à ces succès.

Partage inégal

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Andrei Vasilevskiy, Frantz Jean et Curtis McElhinney

Curieusement, l’utilisation unilatérale de Vasilevskiy par le Lightning en séries et ses 52 départs sur une possibilité de 70 pendant la saison (une charge projetée de 61 départs sur un calendrier complet) s’inscrivent à contre-courant de la tendance au partage des tâches plus équitable entre les gardiens dans la LNH. Cela n’empêche pas Frantz Jean de rendre hommage à Curtis McElhinney, qui a soulevé la coupe lundi après avoir assisté à la conquête du bout du banc. « Curtis est probablement l’un des meilleurs adjoints de la LNH parce qu’il comprend son rôle : il sait comment travailler et rester prêt sans jouer régulièrement, affirme Jean. Il été extraordinaire pendant toute la saison et les séries. C’est un gars calme, posé, toujours terre à terre, et ç’a un effet bénéfique sur Andrei. »