Comment un diplômé en psychologie de l’UQAM, n’ayant disputé aucun match dans le junior majeur, s’est-il retrouvé dépisteur et coordonnateur des statistiques avancées des finalistes de la Coupe Stanley ?

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’est une histoire abracadabrante.

Celle d’Alex Lepore. Le seul Québécois des Stars de Dallas.

Son nom ne vous dit rien ? C’est normal. L’homme de 45 ans fuit les projecteurs comme une chauve-souris la lumière. « Je suis juste un petit employé des Stars. T’es sûr que mon parcours va intéresser quelqu’un ? »

Oh. Que. Oui.

Car rien ne prédestinait Alex Lepore à une carrière dans la Ligue nationale.

Enfant, il joue pour des clubs de Laval et de Montréal. Des fois dans le AA. Des fois dans le BB. Un bon joueur. Sans plus. Adulte, il tente sa chance en France. « Ça paraît bien dans une conversation. Mais c’était en troisième division. Le calibre, c’était à peu près le junior AA à Dollard-des-Ormeaux… »

Après trois semaines, il revient au pays. Pour étudier en psychologie, à l’UQAM. Un domaine qu’il connaît bien. Son père est alors chercheur en neuropsychologie à l’Université de Montréal. Sa mère, psychologue clinicienne. Sa voie semble toute tracée. « La psycho, j’adorais ça. Puis je suis tombé sur un programme à Concordia. Études avancées en administration du sport. Ça avait l’air cool. J’ai poursuivi là-dedans. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEX LEPORE

Embauché d’abord comme dépisteur amateur en 2008, Alex Lepore est, depuis 2013, dépisteur professionnel à Montréal pour les Stars de Dallas. Depuis deux ans, il est aussi coordonnateur des statistiques avancées.

Pour obtenir sa maîtrise, Alex Lepore doit faire un stage. Grâce à un contact rencontré dans le hockey mineur, il obtient une entrevue avec les Sénateurs d’Ottawa.

Son intervieweur ?

Trevor Timmins. Aujourd’hui bras droit de Marc Bergevin, chez le Canadien.

Trevor était lui-même un ancien stagiaire. Je pense qu’il a compris ce que je pouvais accomplir. Il m’a embauché pour faire un peu de tout. À l’époque, les Sénateurs, c’était vraiment minimaliste.

Alex Lepore

Alex Lepore commence son stage en juin 2001. Trois semaines plus tard, c’est le repêchage, en Floride. Les directeurs des Sénateurs l’invitent à les accompagner. « Ils m’ont juste dit : “Hé, viens avec nous autres.” C’est l’année où les Sénateurs ont échangé Alexei Yashin au repêchage. J’étais assis à la table avec le directeur général et les dépisteurs. Je capotais. Je me suis dit : “Mais qu’est-ce que je fais ici ?” Je remplissais des trucs à l’ordinateur. Je pense que Trevor voulait que j’apprenne vite. »

Le jeune stagiaire n’est pas au bout de ses surprises. Quelques jours plus tard, les Sénateurs organisent un camp de développement pour les espoirs de l’organisation. Ils lui demandent d’enfiler ses patins et d’aller aider les entraîneurs sur la glace. « Je n’avais jamais joué pro. Même pas dans le junior majeur. Et là, je me retrouvais à donner des instructions à notre choix de premier tour, Jason Spezza. C’était surréaliste ! »

À la fin de l’été, les Sénateurs lui offrent un poste permanent. Son premier mandat : coordonner les voyages à l’étranger. Une tâche pour laquelle il n’a aucune compétence particulière.

« Je ne connaissais absolument rien là-dedans. J’étais juste content de travailler pour une équipe de la LNH. »

Son premier jour ?

Le 11 septembre 2001.

Le jour où une série d’attentats contre les États-Unis ont cloué au sol tous les avions en Amérique du Nord. « Mettons que ça a commencé raide. Finalement, comme c’était notre première année avec des vols nolisés, on est passés à travers sans trop de problèmes. »

***

Un an plus tard, John Muckler remplace Marshall Johnston comme DG des Sénateurs. Trevor Timmins, lui, quitte l’équipe pour le Canadien. Alex Lepore monte en grade. Il coordonne le travail des dépisteurs, prépare le repêchage, s’occupe de la gestion du plafond salarial. Mais le lock-out, en 2004, bouscule sa nouvelle routine. Soudainement, il y a pas mal moins de travail administratif à effectuer. Les Sénateurs l’envoient sur le terrain pour apprendre le métier de dépisteur. Il passera les deux hivers suivants dans les arénas du Québec et de l’Ontario.

En 2007, John Muckler est congédié. Alex aussi. Or, il reste six mois à son contrat, qui est garanti. Lorsque les Stars de Dallas apprennent qu’il ne leur coûtera rien, ils lui offrent une chance.

« C’était autour de Noël 2008. Les Jackson et Brett Hull venaient de prendre la tête de l’équipe. Ils n’avaient pas de dépisteur amateur à temps plein au Québec. Ils m’ont dit : “On va t’essayer.” Je suis allé voir un match à Shawinigan. Je leur ai envoyé mon rapport. Le lendemain, ils m’ont rappelé. Ils m’ont dit : “Réserve un vol pour la semaine prochaine vers Los Cabos [au Mexique]. Faut que tu sois là, on a une réunion de dépisteurs.” Je me suis ramassé là-bas un 2 janvier. Je ne connaissais personne. Mais tout le monde était sympathique. Vraiment, une belle gang. »

Alex Lepore couvre la LHJMQ pendant cinq ans. En 2013, le nouveau DG, Jim Nill, lui propose un poste de dépisteur professionnel à Montréal. Un emploi qu’Alex occupe toujours. Depuis deux ans, il est aussi coordonnateur des statistiques avancées. Parmi ses tâches, il doit produire des rapports avant et après les matchs pour les entraîneurs des Stars.

« J’ai toujours aimé les statistiques et la recherche, dit-il. Mes études en psycho m’ont préparé à ça. »

Les statistiques m’aident beaucoup dans mon travail de dépisteur. Quand tu vois certains chiffres, tu te dis que tu as peut-être raté quelque chose lors de ta première évaluation. Ça te force à retourner voir un joueur. Ça peut aussi infirmer ou confirmer un biais que tu peux avoir comme dépisteur.

Alex Lepore

« Et quand tu y penses, des statistiques avancées, il y en a partout dans notre vie. Même à l’épicerie ! »

Ce dont il est le plus fier ?

Voir les Stars réussir. « Être en finale, c’est vraiment majeur. Le mérite revient d’abord aux joueurs. Aux entraîneurs. À Jim Nill, un homme brillant, qui fait un travail remarquable. Je suis fier de travailler pour cette organisation. Je suis content aussi d’avoir réussi à faire ma place même si je n’ai jamais joué dans la LNH. J’ai travaillé fort. J’ai aussi eu de la chance. Un million de personnes m’ont aidé. Au final, ma contribution, c’est, quoi, un millième de l’équipe [rires] ? »

Mais dans les séries de la LNH, tous les petits détails comptent. Et peut-être que ce « millième » fera la différence et mènera les Stars de Dallas vers la conquête de la Coupe Stanley.