« Au Tim Hortons, à Amos, les amateurs de sport ont deux sujets de conversation. Le Canadien. Et les Forestiers. »

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Celui qui parle, c’est Guillaume Bisaillon. Il est l’entraîneur-chef des Forestiers d’Amos. Le meilleur club midget de l’Abitibi. Celui par lequel sont passés tous les hockeyeurs de la région ayant récemment joué dans la LNH : Dany Sabourin, Marc-André Cliche, Guillaume Lefebvre, Samuel Henley, Jérémy Lauzon, Nicolas Roy. Et le grand frère de Guillaume, Sébastien Bisaillon, un ancien défenseur des Oilers d’Edmonton.

« Mon frère jouait ici. À l’époque, j’avais 11-12 ans. J’aidais le soigneur. Je faisais des jobines. Je remplissais les gourdes d’eau. Aujourd’hui, je suis coach de l’équipe ! »

PHOTO DANY GERMAIN, FOURNIE PAR LES FORESTIERS D’AMOS

Les Forestiers d’Amos à l’entraînement, à la mi-août

Guillaume me dit que dans les rues d’Amos, les gens l’arrêtent parfois pour prendre des nouvelles. De l’équipe. D’un ancien joueur. Pour vous donner une idée de la popularité des Forestiers, les matchs locaux attirent près de 500 personnes. Soit environ un citoyen sur 25. C’est énorme.

Alors, Guillaume, comment ça va, les Forestiers ?

« Ça pourrait aller mieux.

— Pourquoi ?

— On cherche des adversaires. »

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La Ligue de hockey Midget AAA – dans laquelle évoluent les Forestiers – a repris ses activités en août. D’abord les entraînements. Puis des parties préparatoires, sans contact, avec des formations réduites à dix patineurs et un gardien, comme le prévoit le protocole de Hockey Québec pour la COVID-19.

Les Gaulois de Saint-Hyacinthe ont disputé 18 matchs.

Les Intrépides de Gatineau ? 14.

Les Estacades de Trois-Rivières ? 12.

Les Forestiers ? Aucun.

Pourquoi ? Parce qu’une directive de Hockey Québec interdit aux équipes de passer la nuit dans une autre ville. Ça ne pose aucun problème pour un match entre Lévis et Québec. Ou entre Saint-Eustache et Terrebonne. Mais pour les Forestiers, c’est un gros souci.

Leurs rivaux les plus proches, les Intrépides de Gatineau, sont à six heures de route. Les clubs de la région de Montréal, à sept heures d’autocar. Ça, c’est sans cônes orange ou tempête de neige. Vous aurez compris que faire l’aller-retour dans la même journée, c’est impensable. Le faire deux fois en deux jours, pour un programme double ? Encore moins. D’autant que ces adolescents, âgés de 15 à 17 ans, doivent aussi étudier.

Alors depuis un mois, les Forestiers jouent contre… les Forestiers.

On a demandé à quelques gars des dernières années de venir nous aider, pour hausser le niveau de compétition. On n’a pas le choix. Il faut penser en dehors de la boîte.

Guillaume Bisaillon, entraîneur-chef des Forestiers d’Amos

Un premier match hors concours est prévu la semaine prochaine. Contre les Gaillards du cégep de l’Abitibi-Témiscamingue. Des gars qui ont parfois trois ou quatre ans de plus que les joueurs des Forestiers. L’équipe se déplacera ensuite vers Mont-Laurier – la ville natale de Guillaume Bisaillon – pour y disputer deux parties préparatoires contre des équipes du Midget AAA.

« Descendre à Mont-Laurier pour deux matchs, ça va. Mais on ne peut pas jouer toutes nos parties locales là-bas cet hiver. C’est à quatre heures de route d’Amos. »

L’équivalent, pour une équipe de Montréal, de disputer tous ses matchs à domicile à Baie-Saint-Paul.

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Le président des Forestiers, Yves St-Laurent, crie à l’injustice.

Et vous savez quoi ?

Il a raison.

« Pourquoi les équipes de la LHJMQ peuvent-elles quitter Rouyn et Val-d’Or et dormir à Drummondville, mais pas nous ? Qu’est-ce qui est différent ? OK, dans le junior majeur, il y a des joueurs de 18 et 19 ans. Mais il y a aussi plein de gars de 16 et 17 ans. Comme dans les Forestiers. Je ne comprends pas le raisonnement. »

Moi non plus.

Dans ses directives à l’intention des organisations sportives, la Santé publique demande que « les déplacements non essentiels d’une région à une autre [soient] évités pour les entraînements, les parties ou les compétitions ».

Sauf que visiblement, il y a un sextillion d’exceptions. Pour les équipes de la LHJMQ. Pour la Première ligue de soccer du Québec, au sein de laquelle il y a une équipe d’Ottawa. Pour la ligue de football Montréal-Métro, dans laquelle évoluent des clubs de Laval comme de Victoriaville. Même dans le hockey Midget AAA, la ligue des Forestiers, les Estacades de Trois-Rivières peuvent affronter les Albatros du Collège Notre-Dame, à Rivière-du-Loup.

Aussi, jeudi à minuit, l’Abitibi n’était ni une zone chaude ni une région isolée. Il n’y avait pas de barrage sur la route 117. Au contraire. Le gouvernement de la CAQ vient de passer l’été à inciter les Québécois à visiter les autres régions. Il a même consacré 753 millions au développement du tourisme local. Je cite le premier ministre, François Legault, en juin dernier : « Ce qu’on souhaite, c’est que les gens voyagent au Québec cet été, puis qu’on encourage, entre autres, dans toutes les régions du Québec, le tourisme. »

Alors, quel est le problème avec les Forestiers d’Amos ?

Hockey Québec définit un déplacement entre deux régions comme une nuitée à l’hôtel. C’est sa stratégie, me dit-on, pour mieux faire accepter son plan de relance par la Santé publique et le gouvernement. (Hockey Québec a encore besoin du feu vert des autorités sanitaires pour passer à la dernière phase de son protocole de retour au jeu – des matchs normaux.)

Je comprends.

Pas de raison, en effet, d’encourager des affrontements entre des clubs de Montréal et de Québec. Les clubs montréalais ont déjà des adversaires dans les banlieues. Ceux de Québec peuvent jouer au Saguenay, en Mauricie ou en Beauce.

Sauf qu’en Abitibi, « il n’y a aucune équipe du calibre des Forestiers à six heures de route », plaide Yves St-Laurent.

Le président de Hockey Québec, Paul Ménard, m’a confié la semaine dernière qu’il cherchait une solution à ce problème. J’en vois une toute simple.

Faites une exception pour la demi-douzaine d’équipes élites de l’Abitibi.

Laissez-les dormir à l’hôtel. Comme c’est d’ailleurs permis à tous les citoyens du Québec qui ne sont pas porteurs du virus. Laissez leurs adversaires se rendre à Amos. Comme c’est aussi permis à tous. Quitte à restreindre les déplacements pour ceux qui proviennent des zones chaudes.

D’une part, ça ne fera pas dérailler le plan de relance de Hockey Québec.

De l’autre, ce gouvernement a maintes fois prouvé son pragmatisme. J’ai confiance qu’il fera la part des choses entre un protocole conçu pour 100 000 hockeyeurs, et une directive qui prive 100 adolescents de l’Abitibi de la possibilité de se mesurer à des joueurs de leur calibre.