Courtisée depuis des mois par des équipes de la NCAA, la jeune gardienne québécoise se joindra pour la première fois à un programme féminin

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

Soudain, Ève Gascon peut souffler.

La jeune gardienne, propulsée dans l’œil du public il y a deux ans en devenant la première joueuse de l’histoire à obtenir un poste régulier au niveau midget AAA, vient de mettre un point final à une année un peu cinglée. Voilà maintenant qu’elle peut se concentrer sur son défi du moment : en toute simplicité, amorcer sa saison en division 1 collégiale québécoise, dont elle est la première porte-couleurs féminine.

Samedi soir, Gascon a annoncé sur les réseaux sociaux qu’elle venait de s’engager avec les Bulldogs de l’Université du Minnesota à Duluth, en première division de la NCAA, aux États-Unis. Elle rejoindra l’équipe en 2022 ou en 2023, lorsqu’elle aura terminé le diplôme en sciences humaines qu’elle commence tout juste au cégep de Saint-Laurent.

« Je planifie le faire en trois ans, mais on m’a dit que si je voulais arriver plus tôt, on m’attendait n’importe quand ! », raconte au téléphone la jeune femme, visiblement soulagée d’avoir sécurisé cette étape primordiale dans sa carrière.

Il y a un an, pratiquement jour pour jour, l’athlète aujourd’hui âgée de 17 ans a commencé à recevoir des sollicitations d’universités canadiennes et américaines. Au total, elle a dû choisir entre une quinzaine d’offres. Une visite virtuelle des installations des Bulldogs l’a finalement convaincue, la semaine dernière, et a mis un point final à « une année vraiment stressante ». « Je suis contente que tout soit en place », précise-t-elle.

Ces 12 derniers mois, de fait, ont été marqués par beaucoup de hockey et par beaucoup d’équipes pour Ève Gascon. Avant une brève apparition dans la Ligue junior AAA, où elle est devenue seulement la deuxième femme à disputer un match, elle a conclu sa deuxième saison chez le Phénix du collègue Esther-Blondin, dans la ligue midget AAA.

PHOTO FOURNIE PAR ÈVE GASCON

Ève Gascon dans l’uniforme du Phénix du collège Esther-Blondin

Une campagne difficile, avoue-t-elle – le Phénix a terminé 13e au classement général de 15 équipes –, au cours de laquelle elle affirme néanmoins avoir gagné « beaucoup de confiance », en plus d’avoir amélioré sa vitesse et sa constance. L’attention médiatique qu’elle a suscitée depuis deux ans lui a en outre permis de se « dégêner », dit-elle en riant.

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À la fin du mois de mars, elle s’est en outre enrôlée avec les Patriotes du cégep de Saint-Laurent, et la voilà maintenant attachée à Minnesota Duluth pour la suite des choses.

Toutefois, son fait saillant des derniers mois, hormis la crise de la COVID-19 qui, comme tous les athlètes, l’a forcée à demeurer loin de la patinoire, c’est sans conteste son passage au Championnat du monde féminin U18. Désignée partante à sa première expérience internationale, elle s’est montrée dominante tout au long du tournoi, conclu par une cruelle défaite en prolongation contre les Américaines en finale.

Une « expérience inoubliable », « probablement l’une de mes meilleures à ce jour du côté des filles », dit-elle.

Chez les garçons

La mention « du côté des filles » est tout sauf anodine.

Car le lecteur averti aura sans doute remarqué la redondance du thème, c’est exclusivement dans des ligues masculines que la gardienne originaire de la couronne nord de Montréal a fait ses classes. Son accession au niveau universitaire, où l’on retrouve le plus haut calibre féminin en dehors des compétitions internationales, marquera sa toute première participation dans une ligue féminine.

En cela, elle marche dans les pas de son mentor, l’ex-athlète olympique Charline Labonté, encore à ce jour la seule femme à avoir obtenu un poste régulier dans la LHJMQ, et dans ceux d’Ann-Renée Desbiens, probable gardienne partante du Canada aux Jeux olympiques de Pékin, en 2022.

Première joueuse du midget AAA puis du collégial masculin D1 : le rôle de la « pionnière », Ève Gascon commence à le connaître par cœur. Mais elle persiste et signe. Car elle se doute qu’elle serait une gardienne bien plus dominante si elle évoluait déjà dans le réseau féminin, comme elle l’a démontré au mondial U18. Or, pour elle, « la priorité, c’est le développement » dans le calibre le plus élevé qui lui soit accessible.

« À mes deux années midget, je n’ai pas eu les meilleures stats », convient-elle. En témoigne sa fiche cumulée de 12-27-2, au sein d’une équipe qui a peiné, il est vrai. Néanmoins, la dernière saison l’a vue hausser son taux d’arrêt de ,866 à ,893 et abaisser sa moyenne de buts accordés de 4,14 à 3,57.

Qu’à cela ne tienne, « tous mes coachs m’ont dit de rester du côté masculin le plus longtemps possible », explique-t-elle. Et elle a tenu le cap.

Adaptation

L’adaptation entre les niveaux bantam et midget a été particulièrement difficile, bien davantage que celle vers la ligue collégiale, constate-t-elle aujourd’hui.

« Du bantam au midget, les gars gagnent beaucoup en maturité ; ils deviennent plus rapides et la vitesse du jeu augmente énormément, analyse la gardienne. Du midget au collégial, ce sont surtout les tirs qui sont plus puissants. Il y a quand même des gars de 20 ans, et moi je n’en ai que 17. Une fois qu’on a trouvé le rythme des lancers, ça se passe bien. »

Dès que j’embarque sur la glace, je ne suis pas gênée : je sais ce que j’ai à faire et j’essaie d’arrêter des rondelles.

— Ève Gascon

Qui dit nouvelle étape dit toutefois nouvelle routine pour cohabiter avec des garçons de son âge. À Saint-Laurent, on est toujours en rodage : pour l’heure, elle attend que ses coéquipiers soient changés avant d’intégrer le vestiaire. Et après l’entraînement, elle se dépêche de se doucher dans un vestiaire différent, à défaut de quoi elle attend d’être rendue à sa résidence, près de l’aréna.

À ces chorégraphies un peu hors norme, Ève Gascon est « un peu habituée », pour les avoir pratiquées à tous les niveaux depuis qu’elle est toute petite. Mais elle assure que le personnel d’entraîneurs, à commencer par le pilote Mathieu Chouinard, « prend ça très à cœur ».

« Ils ne tiennent rien pour acquis et s’assurent que tout soit bien fait, que tout le monde soit à l’aise », insiste-t-elle.

À la veille de cette nouvelle saison, elle espère déjà avoir sa revanche au Mondial U18, si le tournoi a lieu comme prévu au début de 2021 en Suède. Et malgré son jeune âge, elle ne cache pas que son rêve le plus fou serait une invitation à rejoindre, dès l’année prochaine, l’équipe canadienne qui participera aux Jeux olympiques de 2022.

Elle est pleinement consciente que, pour atteindre ce but, « ça va être dur ». Il lui faudra travailler « vraiment fort », notamment dans des entraînements hors glace qui la rendront « plus forte physiquement, plus puissante dans ses déplacements sur la glace ».

Elle n’est pas dupe : il est « probablement plus réaliste » pour elle de penser aux Jeux de 2026.

C’est sans doute vrai. Mais sur son chemin jusqu’ici, bien des objectifs semblaient irréalisables. On connaît la suite.