Il y a de ces règles qui peuvent paraître bien nobles sur papier, mais qui sont absolument impossibles à appliquer dans la « vraie » vie. Tout indique que la LNH est sur le point d’en établir une.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Cette règle, c’est l’interdiction de dévoiler l’identité d’un joueur déclaré positif à la COVID-19.

La LNH et l’Association des joueurs ont finalisé, lundi, une entente sur les modalités de la reprise des activités. Or, une des modalités est qu’« un test positif ou une personne qui développe des symptômes de la COVID-19 ne sera pas dévoilé aux médias ou au public ».

Cette modalité se veut tout simplement un rappel du principe universel de la vie privée quant aux questions de santé personnelle. Les principaux ordres professionnels ont des clauses, dans leur code de déontologie, assurant que les renseignements médicaux demeurent confidentiels.

Mais le sport professionnel étant ce qu’il est, une partie de cette « vie privée » est étalée au grand jour. Les intervenants du milieu acceptent tacitement qu’un joueur qui quitte la patinoire en se tenant sur une jambe, après une vilaine chute, renonce à sa confidentialité. Le lendemain, on apprend donc qu’une blessure à une cheville le tiendra à l’écart du jeu pendant plusieurs semaines. Mais il semble que, cette fois, ce sera différent.

« De mon point de vue d’agent, l’information médicale de mon client est totalement privée, affirme le réputé agent de joueurs Allan Walsh, en entrevue à La Presse. Le public n’a pas le droit de savoir si un joueur souffre d’un problème de santé, et ces lois protègent tous les travailleurs. »

« Par exemple, si tu es déclaré positif à la COVID-19, La Presse devra dire : un journaliste de notre salle de rédaction ou un reporter de notre section des sports est positif. Mais tu ne voudrais pas que ton nom soit dans un communiqué. »

On n’a pas le droit de savoir si un joueur souffre de haute pression, s’il fait du cholestérol ou s’il a un test positif pour autre chose. C’est entre les médecins et lui.

Allan Walsh, agent de joueurs

Point de vue relayé par un joueur qui a demandé à garder l’anonymat parce que son équipe ne l’autorise pas à accorder d’entrevue sans consentement.

« Tu ne veux pas dévoiler qui a reçu un résultat positif à la COVID-19, parce que les gens vont se mettre à dire que ce joueur est à l’origine d’une éclosion. C’est médical, c’est privé, ce n’est pas une blessure hockey. Mais dans les faits, ça va finir par se savoir. »

La réalité

Ledit joueur met le doigt sur le bobo. Ça va effectivement finir par se savoir, parce que les blessures des joueurs sont généralement dévoilées par les équipes à différents degrés de précision. Les plus opaques vont parler de « haut du corps » ou de « bas du corps », mais les plus transparentes vont identifier la partie du corps.

Prenons un cas extrême. Un joueur dispute un fort match, qu’il termine avec un but et deux mentions d’aide, joue 22 minutes, détruit les adversaires tel un Sylvain Blouin par un vendredi soir en Caroline, et ne rate aucune présence. Le lendemain, il rate l’entraînement et le surlendemain, il est absent de la formation.

« Sans clarification, dès qu’un joueur va rater un entraînement ou un match, il y aura immédiatement des conjectures. Ça va mener à beaucoup de mauvaise information, car les gens vont y aller de conjectures », prédit un ancien relationniste ayant travaillé pour une équipe de la LNH (qui n’est pas le Canadien), qui a demandé l’anonymat.

« Ce que j’anticipe comme difficulté, c’est qu’à force de ne rien dévoiler, ça va couler », ajoute MPatrice Brunet, avocat spécialisé notamment en droit du sport.

Si un joueur est déclaré positif, les autorités devront avertir son entourage. Ça veut dire, par exemple, que 25 personnes seront contactées. Ça va finir par se savoir.

MPatrice Brunet

Louis-Philippe Dorais a beaucoup d’expérience dans le milieu. Il a notamment été relationniste des Alouettes de Montréal pendant 11 saisons, avant de travailler six ans chez Tennis Canada et deux ans chez Octane. Et il entrevoit une solution.

« Je ne serais pas surpris de voir une expression très générale du type “bas du corps” [qui englobe plusieurs possibilités] se développer, du genre “symptômes de maladie”, qui pourrait même inclure les commotions, par exemple », explique Dorais, aujourd’hui directeur général de la balado La Poche bleue.

« De cette façon, ça donnera assez de possibilités pour éviter qu’un joueur absent soit étiqueté COVID-19, et ça protégera du même coup les joueurs souffrant de commotions ! »

Des chiffres, pas des noms

Dans les circonstances, on peut se demander pourquoi la mesure est intégrée au protocole de retour au jeu, si on sait très bien qu’elle sera très difficile à appliquer.

« C’est peut-être une forme d’étapisme, avance MBrunet, pour aller chercher des votes des joueurs dans l’immédiat. Ce n’est pas impossible qu’ils se rassoient dans deux semaines et qu’ils disent : ça n’a pas d’allure, ça sort partout, il faut dévoiler les cas. »

La question du dévoilement des cas positifs s’est retrouvée au centre de l’actualité, le mois dernier, quand le confrère du Toronto Sun Steve Simmons avait affirmé qu’Auston Matthews avait produit un test positif à la COVID-19. Et selon Walsh, qui ne représente pas Matthews, le nom de l’attaquant vedette des Maple Leafs n’aurait pas dû être dévoilé.

« C’est la vie privée du joueur, estime Walsh. Mais pour une question de transparence, c’est important que la ligue sorte des chiffres, et elle a accepté de le faire. Combien de tests ? Combien de tests positifs ? Combien parmi les joueurs dans la phase 2 ? La ligue va continuer à divulguer l’information quand les équipes seront dans les villes-bulles. »

La LNH a justement dévoilé de nouvelles données, lundi, et compte 23 joueurs positifs sur les 396 (5,8 %) qui se sont rapportés à leur équipe pour la phase 2 du retour au jeu. La ligue affirme être au fait que 12 autres joueurs ont aussi été déclarés positifs à l’extérieur des activités encadrées par les équipes.