Jayden Struble n’a que 18 ans. Pour la première fois de sa jeune vie, il a dénoncé une injustice, celle que subissent les Noirs, d’abord face aux policiers, puis quand ils manifestent contre ladite injustice. Mais comme il est un espoir du Canadien, comme il joue à l’Université Northeastern – un gros programme de la NCAA –, sa prise de position allait évidemment avoir plus d’échos que celle de l’étudiant moyen.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Et comme de fait, sa puissante dénonciation avait été partagée plus de 400 fois au moment d’écrire ces lignes, et « aimée » par plus de 1600 usagers Twitter.

« Je suis fâché de constater le nombre de fois où notre pays a envoyé le message que la vie d’un Noir est jetable, sans conséquence. Fâché que ‟Tout le monde est égal » ne soit qu’un slogan dans ce pays. Et plus récemment, je suis fâché de voir les réponses et opinions à propos des manifestations et des émeutes », a écrit Struble, choix de deuxième tour du CH en 2019.

Son message a porté. En plus d’avoir été partagé abondamment, il a généré des prises de conscience autour de lui. « Avec mon équipe et nos entraîneurs, on fait trois appels Zoom par semaine. Le dernier était entièrement consacré à la situation actuelle », a-t-il fait valoir.

Mais son message a aussi fait effet à la maison. « Ça a généré des conversations entre ma mère et moi qu’on n’a jamais eues en 18 ans !  »

La raison : Struble a des origines mixtes. Son père est Afro-Américain, mais il ne l’a pas connu. Sa mère est blanche. C’est donc dans un foyer blanc qu’il a grandi. « Quand je revenais d’un match de hockey et que je m’étais fait traiter de n****, je revenais dans une famille blanche, pas une famille noire », rappelle-t-il. D’où la tournure de la discussion avec sa mère.

C’était un peu inconfortable au début, mais tellement enrichissant. Elle a vu mon tweet. Elle voulait en savoir plus, connaître ma position pour la comprendre et la soutenir. Je lui ai expliqué du mieux que je pouvais comment je vois le monde en tant que personne noire.

Jayden Struble

Alors Struble lui a donné des exemples. Celui de Scott, le frère du conjoint de sa mère. Un policier.

« Oncle Scott est un très bon gars, je le sais parce que je le connais. Mais beaucoup de Noirs n’ont pas d’oncle Scott dans leur famille. Ils ont donc une perspective différente, car ils proviennent d’un milieu différent. Mais c’est une réalité pour les membres de la communauté noire et c’est important de se mettre dans leur peau.

« Je lui ai aussi donné l’exemple de mon grand-père. Il n’a aucune chance qu’un policier pointe un fusil sur lui dans la rue, sans raison. Ça ne lui arrivera pas parce qu’il a la chance de vivre dans un quartier sécuritaire. Et parce qu’il est Blanc. Mais ce risque est la réalité de bien des gens. »

Aucun doute, Jayden Struble dégage une maturité supérieure à la moyenne pour un jeune homme de 18 ans. Il a d’ailleurs dû condenser une année scolaire complète en un été, l’an dernier, avant de pouvoir être admis à l’université dès l’automne 2019. Ce qu’il a réussi.

À l’entendre parler, c’est à croire que cette situation particulière qu’il a vécue toute sa vie l’a aidé à gagner en maturité.

« Parfois, je marchais avec mes demi-frères – je les appelle mes frères – et je me faisais parfois regarder d’une drôle de façon. C’est dur de vivre ce racisme sans avoir d’autres Noirs dans ton entourage. »

J’ai dû comprendre beaucoup de choses par moi-même. Je me suis aussi moi-même fait justice au fil des années. Mais je ne devrais plus avoir à le faire.

Jayden Struble

« La communauté noire ne devrait pas avoir à le faire, on en a assez. C’est dur, mais ça bâtit le caractère. J’espère que les choses changeront. »

Sur la glace aussi

Mardi, sur Twitter, l’ancien recruteur Grant McCagg a dénoncé les préjugés dont ont fait l’objet, à son avis, plusieurs joueurs noirs au fil des années, particulièrement sur la question du caractère et de l’intelligence. Struble fait partie de ces joueurs dont le caractère a été mis en doute.

« Il est difficile de ne pas conclure que ces joueurs ne l’ont pas eu facile quand est venu le temps de se prouver, même en 2020. Il faut que ça change. On pourrait presque comparer ça à la vieille idée qu’un Noir ne pouvait pas jouer comme quart-arrière », a notamment écrit McCagg.

« La comparaison avec les quarts-arrières est très juste. Ça montre bien comment les Noirs peuvent être perçus en Amérique », analyse Struble.

De sa propre expérience, il assure n’avoir jamais ressenti de tels préjugés de la part des recruteurs. Il a toutefois vécu des épisodes bien réels sur la patinoire.

T’essaies de pratiquer le sport que t’aimes. C’est compétitif. Mais quand la question raciale entre dans l’équation, ça t’affecte beaucoup plus que ce que tu penses.

Jayden Struble

« Non seulement dois-tu entendre des insultes, mais ensuite, si tu répliques, tu es puni. C’est une arme à double tranchant. Soit que tu l’acceptes comme une injustice et que tu ne dis rien, soit que t’es puni parce que tu te défends. J’ai souvent réagi avec violence. Dans le feu de l’action, je suis comme ça, je prends la pénalité. Mais j’ai eu de très bons coéquipiers au fil des années, qui m’ont défendu. »

Ces coéquipiers étaient à très forte majorité blancs. « Je n’ai pas eu plus de 10 coéquipiers noirs dans ma vie », calcule-t-il. C’est d’ailleurs pourquoi, dans son message de mardi, il parlait du hockey comme du « sport le plus blanc ».

Mais plusieurs de ces joueurs blancs ont pris la parole ces derniers jours dans la LNH. Mercredi, Shea Weber et Brendan Gallagher l’ont fait chez le Canadien. Leurs messages faisaient suite à ceux de Blake Wheeler, Jonathan Toews et Anders Lee, pour ne nommer qu’eux.

« Ça ne peut pas seulement venir de la communauté noire. Toute la société doit prendre position. Ça me renverse de voir que ça a pris autant de temps. C’est dommage, mais rien ne changera à moins que tout le monde embarque. »