(Trois-Rivières) La construction achève. En avril, Trois-Rivières aura son nouveau Colisée. Deux glaces. Vingt loges. Cinq mille places, assises et debout. Le son, l’éclairage, les sièges, tout sera de qualité supérieure. Une merveille de 60 millions, payée entièrement grâce à nos impôts.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Il reste juste un truc à régler.

Un tout petit détail.

On ignore qui y jouera.

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Cette histoire, c’est la même que celle du Centre Vidéotron – à plus petite échelle.

Souvenez-vous. La Ville de Québec possédait un Colisée vétuste. Elle souhaitait aussi le retour des Nordiques. Le maire Régis Labeaume a fait 1 + 1. Il a autorisé la construction d’un aréna de 370 millions pour accueillir un club de la LNH. Sauf que la ligue a passé son tour. Et Québec se retrouve aujourd’hui avec le plus gros stade de hockey junior au monde : 18 500 sièges.

Trois-Rivières gère aussi des installations désuètes. Le vieux Colisée a été inauguré avant la guerre, en 1938. L’aréna Jean-Guy Talbot a 50 ans. L’aréna Jérôme-Cotnoir ? 45 ans. L’aréna Claude-Mongrain ? 40 ans. Autour de 2010, tout le monde s’est mis d’accord. Ça prenait un nouveau complexe sportif, ne serait-ce que pour répondre aux besoins des jeunes hockeyeurs et patineurs artistiques de la ville.

PHOTO FRANÇOIS GERVAIS, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

En avril, Trois-Rivières aura son nouveau Colisée.

Qu’a fait l’ancien maire, Yves Lévesque ?

Il a volé une page du grimoire de Régis Labeaume. Lui aussi a fait 1 + 1. Tant qu’à construire neuf, attirons un club en Mauricie. Du junior majeur ? Non. Plus gros que ça. « Si on parlait plutôt d’un club de la Ligue américaine… » s’est emporté le maire Lévesque en 2010.

Sauf que la Ligue américaine, elle, n’a jamais eu l’intention de s’installer à Trois-Rivières.

Alors le maire est passé à son plan B. Une équipe de la LHJMQ.

Trois-Rivières a déjà eu un club junior majeur. Les Draveurs. Ils sont partis il y a 25 ans, par manque d’intérêt. Entre-temps, les Cataractes de Shawinigan se sont imposés dans la région. « Tant et aussi longtemps que Shawinigan ne lèvera pas son droit de veto, on ne pourra pas avoir d’équipe junior majeur. Mais je pense que d’ici ce temps-là, on a amplement le temps de travailler le dossier », a indiqué le maire Lévesque en 2011.

Neuf ans plus tard : statu quo. La LHJMQ garde la porte fermée à double tour. Malgré tout, Yves Lévesque est quand même allé de l’avant avec la construction d’un nouveau Colisée de 5000 places.

Cinq.

Mille.

Places.

Pensez-y. C’est énorme. Depuis 50 ans, seulement quatre arénas de plus de 5000 places ont été bâtis au Québec. Le Centre Bell à Montréal. La Place Bell à Laval. Le Centre Vidéotron à Québec. Et le nouveau Colisée de Trois-Rivières.

Le premier héberge un club de la LNH. Le deuxième, de la Ligue américaine. Le troisième, de la LHJMQ. Le dernier ? On ne sait toujours pas.

Il y a un éléphant (blanc) dans la pièce…

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Yves Lévesque n’est plus en poste. Il est parti en décembre 2018, avant de se faire battre aux élections fédérales. C’est le nouveau maire, Jean Lamarche, qui a hérité de la « patate chaude ».

PHOTO FRANÇOIS GERVAIS, ARCHIVES LE NOUVELLISTE

Jean Lamarche, maire de Trois-Rivières

Je l’ai rencontré jeudi. Il vit bien avec les choix de son prédécesseur.

Je ne peux pas me permettre de jouer le gérant d’estrade. Je ne veux pas faire ça. Le projet est là. Il faut le mener à terme. Je le savais quand je me suis présenté.

Jean Lamarche, maire de Trois-Rivières

Craint-il les réactions des citoyens lorsqu’ils constateront les sièges vides l’hiver prochain ?

« Les attentes à Trois-Rivières sont élevées par rapport aux produits qui sont offerts. Mais vous savez quoi ? Même dans la LHJMQ, il y a peu de franchises qui attirent 4000 personnes par match. Maintenant, l’amphithéâtre sera là pour 30 ans. Est-ce qu’on doit le remplir chaque fois ? Ce serait illusoire. »

Deux groupes ont manifesté un intérêt pour occuper le nouveau Colisée.

Les Patriotes de l’UQTR

Une équipe universitaire qui dispute 16 matchs locaux par année. C’est peu. Ses assistances ? Entre 500 et 1000 spectateurs par partie. Correct pour la ligue. Mais il risque d’y avoir de l’écho dans le nouveau Colisée. Les Patriotes souhaitent être les seuls locataires. « C’est leur position, pas la mienne », précise le maire.

L’ECHL

C’est quoi, l’ECHL ? Un circuit de troisième division. Donc les clubs-écoles des clubs-écoles. La ligue est en bonne santé. L’an dernier, 17 clubs ont attiré en moyenne plus de 4000 spectateurs par rencontre.

Le promoteur s’appelle Dean MacDonald. Il vient de Terre-Neuve. Il a évoqué une franchise en partenariat avec le Canadien. Pour l’instant, le Tricolore s’en tient à un rôle d’« observateur », sans plus.

C’est une proposition tentante.

Sauf que lors des premières discussions, Dean MacDonald souhaitait gérer lui-même le Colisée. Un gros non pour la Ville. Car si elle cède la gestion à un tiers lors des cinq prochaines années, elle devra renoncer à une subvention de 26 millions du gouvernement provincial.

« On leur a dit que c’était impossible, explique Jean Lamarche. Ils nous sont revenus en disant : c’est seulement une base de négociations. On attend toujours leur proposition écrite. »

La date butoir est vendredi. Les élus rendront leur décision « dans les prochaines semaines ». Le gros bon sens voudrait que les deux groupes deviennent colocataires. Ce serait possible de réaménager les vestiaires, me confirme-t-on. La cohabitation assurerait l’occupation du Colisée pour une cinquantaine de soirées. Un compromis qui me semble nécessaire, considérant les fonds publics investis dans ce projet.

« On peut aussi penser présenter des spectacles qui font un demi Centre Bell, ajoute Jean Lamarche. Des humoristes comme P-A Méthot. Des salons. Des compétitions de patinage artistique. L’été, [des évènements] de crossfit. Le succès du lieu dépendra de son taux d’occupation. Ça se peut qu’il n’y ait pas 4000 personnes par soir aux Patriotes. D’accord. Mais ce sont 15 soirées sur 365. »

N’empêche. Les maires Lévesque et Labeaume ont tous les deux autorisé la construction d’arénas pour des clubs inexistants. À grands frais. Avec l’argent des contribuables.

Avant de bâtir un stade de baseball au centre-ville de Montréal, ou un aréna de 5000 places en région, assurons-nous donc la prochaine fois de trouver le locataire avant la première pelletée de terre.

Et non pas 10 ans plus tard.