Et si, en 2005, après sa dernière saison avec l’Océanic de Rimouski, Sidney Crosby avait mis sa carrière en veilleuse parce que le hockey professionnel lui offrait un avenir trop incertain ?

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

L’hypothèse peut sembler absurde. Car il allait de soi qu’à moins d’une catastrophe, Crosby ne manquerait jamais de boulot au cours des 20 années suivant son stage junior. On peut sans doute présumer qu’Alexis Lafrenière s’en tirera plutôt bien lui aussi.

La gardienne québécoise Ann-Renée Desbiens s’est pourtant retrouvée devant ce questionnement il y a deux ans, et ce, après avoir exercé sur son sport une domination pratiquement inimaginable.

En quatre saisons chez les Badgers de l’Université du Wisconsin, en première division du circuit universitaire américain (NCAA), Desbiens a signé 99 victoires en 122 matchs, dont 55 par jeu blanc. Elle a conservé une moyenne de buts accordés de 0,89 et présenté un taux d’efficacité de ,955. Au terme de sa dernière saison, en 2016-2017, elle a été sacrée meilleure joueuse du pays, toutes positions confondues, et son nom est toujours associé à six records individuels.

Pourtant, après les Jeux olympiques de PyeongChang, où elle a remporté la médaille d’argent comme troisième gardienne de l’équipe canadienne, Desbiens a remisé ses jambières pour un an. Elle avoue que sa carrière universitaire et son premier cycle olympique l’ont laissée « mentalement fatiguée ». Mais surtout, c’est l’envie de se donner un « plan B » qui l’a convaincue de mettre le hockey sur pause.

« Je ne voyais pas de futur dans le hockey féminin », affirme sans détour cette native de La Malbaie en entrevue téléphonique avec La Presse.

Elle ajoute avoir eu la possibilité de se joindre à une équipe dite professionnelle à ce moment, que ce soit dans la défunte ligue canadienne (CWHL), qui a cessé ses activités le printemps dernier, ou dans la National Women’s Hockey League (NWHL), aux États-Unis.

Or, elle ne se voyait pas déménager « pour gagner 5000 $ par année ». Comme l’Université du Wisconsin lui offrait une bourse d’études lui permettant de terminer sa maîtrise en comptabilité, ainsi que du boulot comme entraîneuse des gardiennes de but des Badgers, le dilemme n’a pas duré longtemps.

« Je voulais un coussin de sécurité, dit-elle. Au hockey féminin, on ne sait jamais ce qui va arriver. Une blessure et tout peut être fini. C’est pareil pour les gars, sauf qu’ils ne vivent pas un mois à la fois. »

Chez les étoiles

Comme Ann-Renée Desbiens n’a que 25 ans et que sa présence au sein du programme national est encore relativement récente, elle ne jouit pas encore de la notoriété d’une Marie-Philip Poulin, par exemple.

Depuis le week-end dernier, toutefois, des millions d’amateurs de hockey connaissent très bien son nom.

Pendant le match féminin à trois contre trois inséré dans le concours d’habiletés des étoiles de la LNH, Desbiens a carrément volé la vedette. Elle a bloqué 15 des 16 tirs dirigés vers elle et contribué à la victoire de la délégation canadienne, réalisant au passage une multitude d’arrêts spectaculaires qui ont laissé sans voix ses adversaires américaines. Les spectateurs ont également pu découvrir ses habiletés en possession de la rondelle – ses coéquipières en défense lui ont carrément destiné des passes afin qu’elle relance le jeu depuis le fond de sa zone.

Pour celles et ceux qui suivent le hockey féminin de près, cette performance n’avait pourtant rien de surprenant.

C’est impressionnant combien elle est calme pour une fille si jeune. Tout a l’air facile pour elle.

Charline Labonté, ex-gardienne de l’équipe canadienne et triple médaillée d’or olympique

« Elle est vraiment athlétique, super flexible, elle a de bons réflexes… Un peu comme Shannon Szabados, mais dans un plus grand format », poursuit-elle.

Comme des pros

Ann-Renée Desbiens n’a pas boudé son plaisir pendant le week-end de festivités à St. Louis. La vingtaine de joueuses canadiennes et américaines qui s’y sont rendues ont été accueillies comme des égales aux supervedettes masculines, dit-elle.

« On s’est rendu compte de ce que c’était, d’être traitées comme des professionnelles, alors on en a profité un peu. Il y avait même des gens pour ramasser nos valises et nos sacs de hockey à l’aéroport. Disons qu’on n’est pas habituées à ça ! », dit-elle en riant.

Devenir une « vraie » professionnelle fait toujours partie de ses ambitions, bien qu’elle craigne que le combat que mènent actuellement les joueuses nord-américaines les plus en vue profite davantage à la prochaine génération de hockeyeuses qu’à la sienne.

Depuis l’effondrement de la CWHL le printemps dernier, quelque 200 joueuses se sont regroupées au sein d’une association, la PWHPA. Celle-ci, d’une part, organise des événements spéciaux pour mettre en valeur le hockey féminin et, d’autre part, fait des représentations auprès de la LNH pour tenter de mettre en place une structure commune pour des équipes professionnelles masculines et féminines. On rêve ouvertement d’un modèle calqué sur celui de la NBA et de son pendant féminin, la WNBA.

Depuis l’automne, des discussions sont en cours, répètent les porte-parole de la PWHPA. Mais certaines joueuses commencent à trouver le temps long à mesure qu’avance cette saison de transition.

« Il y a de plus en plus de frustration, explique Ann-Renée Desbiens. Beaucoup de gens nous disent : “Continuez de travailler fort !” Mais pendant ce temps-là, on demande encore à des filles de pratiquer à 6 h le matin avant d’aller travailler toute la journée. Et qu’est-ce qu’on fait avec les filles qui sortent de l’université cette année ? On n’a rien de tangible pour elles. »

En quête d’action

La gardienne est consciente du privilège qu’elle a de poursuivre son cheminement sous l’égide du programme national, qui lui verse un salaire et lui permet de s’entraîner. Elle s’envolera d’ailleurs dès aujourd’hui vers la côte Ouest, où la formation canadienne disputera trois matchs contre ses éternelles rivales américaines la semaine prochaine. Elle s’attend à disputer au moins une rencontre.

Ce qui lui manque, déplore-t-elle, c’est de l’action entre les compétitions internationales. Depuis 24 mois, elle calcule avoir disputé huit matchs, avec l’équipe nationale ou dans le cadre des activités de la PWHPA. Cela comprend bien sûr le hiatus d’un an qu’elle s’est elle-même accordé. Mais c’est surtout l’absence d’option valorisante qui, comme les autres hockeyeuses de son calibre, la contraint à voir si peu de glace. Et ce, même si plusieurs voient en elle l’avenir devant le filet de l’équipe canadienne.

Son retour à l’école et son expérience comme entraîneuse lui ont aussi « ouvert les yeux » et l’ont fait « énormément progresser ». Plus motivée que jamais, elle ne demande qu’à jouer. Pour peu qu’on lui en offre la chance.

« On aime ça, les pratiques, mais à la fin, c’est les matchs qu’on aime », résume-t-elle.

Il ne lui manque plus qu’une équipe et une ligue pour s’exprimer avant les Jeux de 2022.