Le meilleur espoir du hockey québécois, Alexis Lafrenière, vient tout juste de fêter ses 18 ans. Il peut maintenant voter. Sortir dans les bars. Gérer ses affaires lui-même.

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Une étape importante vers le monde adulte.

À moins de s’y trouver déjà.

Depuis plusieurs années.

À 15 ans, Alexis Lafrenière quittait la maison de ses parents, à Saint-Eustache, pour s’installer en pension, à Rimouski. À 16 ans, il était comparé à Sidney Crosby et Nathan MacKinnon, deux super-étoiles de la LNH. À 17 ans, il représentait le Canada au championnat mondial junior. Sa notoriété est telle que l’entreprise de cartes sportives Upper Deck a créé une gamme de produits à son effigie.

Le prix d’une photo signée ?

300 $US.

Pas étonnant que les chasseurs d’autographes le poursuivent partout. Jusque dans une chambre anonyme de l’aréna de Boisbriand, où nous nous sommes donné rendez-vous un samedi après-midi. Un homme dans la quarantaine lui tend des photos et un crayon-feutre. Alexis Lafrenière semble un peu gêné. Il signe poliment, avant de venir s’asseoir pour l’entrevue.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Avant les matchs d’aujourd’hui, Alexis Lafrenière était en tête des compteurs de la LHJMQ.

« Un adulte qui demande un autographe à un ado, ce n’est pas un peu étrange ?

— Quand je suis arrivé [dans la LHJMQ], à 15 ans, je trouvais ça bizarre. Mais avec les années, je me suis habitué. »

Ça tombe bien. C’est justement le sujet de l’entrevue. Son passage de l’adolescence au monde adulte, sous l’œil du public. Peu de jeunes de son âge sont exposés à tant d’attention. À chaque match, des centaines de personnes commentent ses performances sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. Chaque semaine, des dépisteurs ou des commanditaires souhaitent le rencontrer.

Tout le monde s’arrache un petit bout de lui.

Ce qui n’est pas ma définition d’une vie ordinaire. Mais lui, estime-t-il avoir eu droit à une adolescence normale ?

« Oui, répond-il sans hésiter. Je vis ma passion en jouant au hockey. Mais à l’extérieur de la glace, je suis un ado normal. Qui fait des trucs d’ado. 

— Te considères-tu comme un grand adolescent ou un jeune adulte ?

— Comme un vieil ado. Mais pas comme un adulte. Je ne conduis pas d’auto. Je joue aux jeux vidéo. Moins qu’avant, parce que je passe plus de temps avec mes amis. Mais je joue en ligne. Avec mes amis Nathan [Légaré, du Drakkar de Baie-Comeau] et Félix [Lafrance, des Eagles du Cap-Breton]. Avec les gars d’ici. On joue à NHL.

— Avec quelle équipe ?

— Avec un club qu’on a créé. On joue tous dans la même équipe. On a beaucoup de fun ensemble. »

***

Alexis Lafrenière aime jouer. Au hockey. Aux jeux vidéo. Au basketball. Au tennis. Au baseball. « Comme un grand enfant », me confie son père Hugo.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Le capitaine de l’Océanic de Rimouski, en pleine action contre l’Armada de Blainville-Boisbriand, sur la glace du Centre d’excellence Sports Rousseau, à Boisbriand, le 3 octobre

En cette année de repêchage, c’est cet amour du jeu qui permet au jeune hockeyeur de garder les deux pieds sur terre, croient ses proches.

« Pour Alexis, tout ça, c’est juste un jeu », poursuit son père. « Mon fils a toujours été comme ça. Quand il était plus jeune, s’il avait le choix entre regarder le Canadien à la télé ou aller jouer dans la rue, il sortait dehors. Quand je revenais de travailler, il me demandait de faire le gardien dans le sous-sol. Alors je mettais le masque. À un moment donné, j’en avais assez. Il fallait que j’aille prendre ma douche ou faire quelque chose d’autre. Lui ? Il continuait à shooter. Juste parce qu’il aimait jouer. »

L’entraîneur-chef de l’Océanic de Rimouski, Serge Beausoleil, renchérit sur l’importance du plaisir de jouer pour Alexis Lafrenière.

« Alexis a encore sa naïveté d’adolescent. Ça l’aide beaucoup. Ça agit comme un paravent contre toute la pression. »

— Serge Beausoleil, entraîneur-chef de l'Océanic de Rimouski

C’est vrai qu’Alexis Lafrenière semble relaxe. De tous les athlètes de son âge que j’ai rencontrés, il est le plus calme. Le plus posé. Le plus détaché. Il dégage une grande confiance en lui, sans avoir cette arrogance qui gâche trop souvent le vernis des champions.

Comment ses parents ont-ils su préserver son humilité malgré les louanges ?

« Nous ? On n’a rien fait de spécial, répond Hugo Lafrenière. Dans notre famille, on n’est pas du monde très flashy. On est terre à terre. Alexis est né comme ça. Rien ne le dérange. Pour lui, tout est beau. Tout est cool. Tu sais quoi ? On dirait qu’il n’a pas de sang dans ses veines. »

Pas de sang dans ses veines ?

« Je ne sais pas comment t’expliquer ça. Il n’est pas normal. Tiens, plus jeune, il jouait au baseball. Il était super bon. Il jouait à l’arrêt-court. Mais lorsqu’on était dans le pétrin à la fin du match, que l’autre équipe avait des gars sur les buts, on l’envoyait lancer. Moi, je ca-po-tais. Lui ? Il arrivait au monticule. Zéro stressé. »

Parce que c’était un jeu.

Tout simplement.

***

Dans sa tête, Alexis Lafrenière est encore un grand adolescent. Soit. Reste qu’il a beaucoup changé depuis qu’il a débarqué à Rimouski en 2017, constate son entraîneur, Serge Beausoleil.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Serge Beausoleil, entraîneur-chef de l'Océanic de Rimouski

« Au début, il se laissait traîner, c’était épouvantable [rires]. Il fallait qu’on repasse en arrière. Ce n’est pas inhérent à Alexis. C’est le cas de tous les gars qui arrivent chez nous à cet âge-là. À un moment donné, j’ai fait un meeting. Je leur ai dit : “Chez vous, dans votre chambre à coucher, si vous prenez la corde de Tarzan pour vous rendre à votre lit, c’est correct. Mais pas dans le vestiaire. Ici, on vit en communauté. C’est une microsociété.” »

Serge Beausoleil a vu son protégé gagner beaucoup en maturité. Au point d’être nommé capitaine de son équipe, cet automne, alors qu’il n’avait que 17 ans. C’est plutôt rare dans un club junior, où des jeunes de 15 ans côtoient des hommes de 20 ans.

« Alexis a un beau talent, indique son entraîneur. Il a une façon de voir le hockey qui est différente des autres. Ça lui a permis de toujours dominer. Sauf qu’il continue de pousser plus loin. Il a amélioré son entraînement. Ses habitudes de vie. Son alimentation. Même à l’école, il est plus appliqué qu’il l’était. Il comprend que c’est important de terminer son secondaire. Compte tenu de la charge qu’il a, c’est un gros défi pour lui. Mais il est sensibilisé à ça. »

Je précise que la mère d’Alexis Lafrenière, Nathalie, est enseignante au primaire. Les études ont donc toujours été valorisées à la maison. La sœur aînée d’Alexis, Lori-Jane, est d’ailleurs inscrite en éducation préscolaire et enseignement primaire à l’Université de Montréal.

« Mes parents aiment que j’aie de bonnes notes, spécifie le capitaine de l’Océanic.

— Es-tu un premier de classe ?

— Je suis plutôt bon. Pas dans les 90, mais je me débrouille. Dans les 75-80. Il me reste deux cours au secondaire.

— Et à l’école, comment les autres élèves te regardent-ils ?

— En fait, je fais l’école à distance. Alors je n’ai pas d’interaction directe avec les autres. »

L’alimentation prend aussi une plus grande place dans sa vie. Il travaille d’ailleurs maintenant avec une diététiste. On devine qu’il a dû sacrifier récemment quelques gâteries dont raffolent les ados.

« À 15-16 ans, te faire dire quoi manger, ce n’est pas toujours facile », laisse tomber son père.

Alexis Lafrenière acquiesce. « Quand tu es plus jeune, tu ne portes pas vraiment attention à ça. Maintenant, je suis plus sérieux. Je me suis rendu compte que ça pouvait vraiment m’aider. J’ai connu un excellent été [à l’entraînement], et je sais que l’alimentation a joué un rôle. »

Enfin, la direction de l’Océanic travaille fort sur la préparation mentale de son joueur vedette. C’est souvent le point faible des jeunes surdoués. Une fois face à une meilleure opposition, ils s’écrasent sous la pression. Serge Beausoleil trace un parallèle avec son ancienne vie de professeur.

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En plus d’un talent rare et de qualités athlétiques indéniables, Lafrenière peut compter sur une maturité et un leadership peu communs pour un jeune de son âge, ce qui lui a valu d’être nommé capitaine de son équipe, cet automne, alors qu’il n’avait que 17 ans.

« Les adolescentes dans mon cours d’histoire se mettaient ce genre de pression là lors des examens. Elles étaient pourtant d’excellentes élèves. Mais elles figeaient devant l’enjeu.

— Le syndrome du premier de classe ?

— Oui. Sauf qu’Alexis n’est pas comme ça. Il vit dans le moment présent. Il est capable de rester concentré. Il est pragmatique. Un peu désinvolte aussi.

— Désinvolte ?

— Oui. C’est la naïveté dont je parlais. Pour lui, le hockey, c’est un jeu. Si je veux le punir, je dis aux gars : “Vous avez congé aujourd’hui. Présente-toi pas, j’ai mis le cadenas sur la porte de l’aréna.” Là, il est déçu, car il veut lancer des rondelles. Lui, il vient à l’aréna pour s’amuser. »

Les prochaines étapes

Avant les matchs d’aujourd’hui, Alexis Lafrenière était en tête des compteurs de la LHJMQ. Les prochains mois seront les plus chargés de sa jeune carrière.

4-5 novembre
Série Canada-Russie au Nouveau-Brunswick

Du 26 décembre au 5 janvier
Championnat mondial junior en République tchèque

Avril-mai
Séries de la LHJMQ (si l’Océanic se qualifie)

Du 22 au 31 mai
Coupe Memorial à Kelowna (si l’Océanic se qualifie)

26 juin
Repêchage de la LNH à Montréal