C'était avant le Centre Bell. Avant la gloire et l'amour des fans, avant le Canadien et le contrat de 39 millions de dollars. C'était avant tout ça, et Carey Price s'en souvient très bien.

Richard Labbé LA PRESSE

Il se souvient de cette autre vie plus simple, moins confortable. Il se souvient de son enfance dans une réserve éloignée, coupée des luxes de la vie moderne, comme les épiceries ou les télés format géant.

Il se souvient de ce quotidien pas toujours facile dans les limites d'une réserve Ulkaltcho à Anahim Lake, où chaque jour apportait son lot de défis, de nouveaux obstacles.

«Il fallait conduire pendant trois heures avant d'arriver dans une municipalité de 10 000 personnes... on appelait ça aller en ville», raconte-t-il.

Price est confortablement assis devant son casier du centre d'entraînement de l'équipe montréalaise, à Brossard. Ici, c'est le grand luxe. Juste à l'arrière, il y a un gym dernier cri. Si les joueurs veulent quelque chose, un nouveau bâton ou une nouvelle pièce d'équipement, ils n'ont qu'à demander.

Bref, pour celui qui a grandi dans une lointaine réserve de la Colombie-Britannique, c'est un autre monde. «Plusieurs jeunes des communautés autochtones m'écrivent pour me dire qu'ils sont heureux pour moi... j'imagine que ça fait de moi une sorte de modèle, si on veut», explique-t-il humblement.

D'ordinaire, Carey Price parle peu de son passé, mais aujourd'hui, à notre demande, il le fait. Il raconte son enfance dans la réserve Ulkaltcho, à environ 10 heures de route de Vancouver. Il explique que la réserve fait partie de la Carrier Nation, qu'elle comprend environ 600 membres, selon son estimation. Sa mère y fut chef de bande pendant quatre ans.

«Si tu passes par là, tu constates que les gens n'ont pas beaucoup d'argent. C'est la réalité. Les gens se cherchent du boulot, mais il n'y en a presque pas. L'industrie forestière n'est plus ce qu'elle était depuis la crise économique aux États-Unis. Il se construit moins de maisons qu'auparavant, la demande pour le bois d'oeuvre n'est plus aussi forte. Et il y a un insecte, le dendroctone du pin, qui détruit les forêts.»

Price se sent un peu impuissant. «Parce que je ne suis qu'une seule personne... il n'y a pas vraiment d'occasions là-bas afin de pouvoir améliorer son sort.»

Mais le gardien du Canadien préfère les bons souvenirs. Il préfère se souvenir du jour où son père Jerry, natif de l'Alberta, lui avait fabriqué des jambières en mousse. Il préfère se souvenir des matchs de hockey à la patinoire du coin.

«Il n'y avait pas de hockey organisé, alors il fallait s'arranger. Mon père avait fait une petite patinoire dans la cour, et on jouait là, à la patinoire communautaire aussi. Le hockey y était très important... Je suis heureux de la manière dont j'ai grandi, dans un coin tranquille et avec de bons parents. J'ai eu la chance d'avoir une bonne enfance, ce qui n'est pas toujours le cas pour les jeunes des Premières Nations. Mes parents voulaient que j'aille à l'école. À la réserve, l'école se termine au quatrième secondaire. Alors je suis parti avec mon père, et j'ai été repêché plus tard par Tri-City dans les rangs juniors.»

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Parfois, Carey Price se heurte au mur de l'incompréhension. À cause de sa culture. À cause de sa nature profonde. À 25 ans, le jeune homme est avant tout connu en raison de sa discipline sportive, mais il n'a pas renié ses racines. Pas du tout.

Ainsi, quand Price, en plein lock-out, a publié sur son compte Twitter une photo de chasse le montrant avec un coyote mort, certaines personnes ont été choquées.

«Dans ma famille, on trouve de la nourriture en chassant, explique-t-il. Mon oncle sort et chasse l'orignal dans le bois, c'est comme ça qu'on mange. Parce que j'ai de l'argent, les gens croient que nous avons tous de l'argent. Ce n'est pas le cas.»

Autrement dit, malgré la gloire, le fric et tout et tout, Carey Price n'a pas trop changé. Et il ne regrette pas vraiment ce miniscandale qui a explosé sur Twitter en décembre.

«Ç'aurait pu être fait avec plus de goût... Mais c'est comme ça chez nous. Je suis en faveur de Peta et des droits des animaux, mais il y a des choses qu'on doit faire pour maintenir le niveau de population et la santé des animaux. Leur habitat rétrécit à cause de grandes villes comme Montréal. Un habitat ne peut supporter qu'un certain nombre d'animaux avant qu'il y ait surpopulation, ce qui peut mener à des maladies et augmenter le taux de mortalité. C'est quelque chose que les gens ne comprennent pas. Les chasseurs sont les plus grands conservateurs, ce n'est pas comme si on chassait pour tuer tout ce qu'on voit. Il y a une raison derrière ça.

«Plus jeune, je pêchais des truites dans le ruisseau, c'est comme ça qu'on mangeait. C'est comme ça que les gens de notre communauté doivent vivre, et ce n'est pas facile. Ceux qui ont grandi avec l'épicerie de l'autre côté de la rue ne peuvent pas comprendre.»

Au bout du compte, Carey Price restera toujours Carey Price. C'est pour ça qu'il retourne dans son coin de pays quand il en a l'occasion, c'est pour ça qu'il demeure chasseur et fan de rodéo dans ses temps libres. Parce que derrière le masque, il y a toujours l'enfant d'Anahim Lake.

Après tout, et comme il le dit lui-même: «On n'oublie pas d'où l'on vient...»

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Anahim Lake en bref

Population de 360 habitants

Situé à environ 862 kilomètres de Vancouver

Le village est gouverné par le conseil de bande Carrier Chilcotin, dont fait partie la première nation Ulkatcho (qui signifie « endroit fertile » en langage carrier).

L'actuel chef de la nation Ulkatcho est Zach Parker.

Élu en 2011, son mandat se termine le 5 mai prochain.

Le plus important festival de la région, l'Anahim Lake Stampede, a lieu chaque année durant la deuxième semaine de juillet. Rodéo, parade et danse sont les principales activités au programme.

-Jean-Philippe Arcand