Le club de golf La Tempête, sur la rive sud de Québec, a récemment annoncé la construction d’un deuxième 18 trous de calibre international. Un pari audacieux de 10 millions dans une industrie habituée aux fermetures de terrains, mais qui montre aussi un changement de culture.

Dominique Talbot Dominique Talbot
La Presse

« Ça va nous permettre de nous positionner parmi les meilleurs clubs de golf au Canada. On est très fiers de ça. » André Raymond a le sourire facile depuis quelques semaines. À une époque où l’industrie du golf est plus habituée aux fermetures discrètes de terrains qu’à de premières pelletées de terre, le directeur général du club de golf La Tempête, à Lévis, a récemment annoncé la construction d’un deuxième 18 trous de calibre international capable d’accueillir n’importe quel tournoi de la PGA ou de la LPGA.

Mais surtout, cet investissement de 10 millions valide le pari qu’il a fait au tournant des années 2000 : construire un terrain de golf haut de gamme pour attirer une nouvelle génération de joueurs, plus portés vers le plaisir du sport que par la culture souvent très codée des clubs privés.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Frédéric et André Raymond sont tous deux professionnels PGA du Canada.

Libres du poids des traditions, André Raymond et son partenaire de la première heure, l’animateur de radio Jeff Fillion, ont donc entrepris de définir à leur manière la culture et le modèle d’affaires d’un club haut de gamme. Le contenu, dans un nouveau contenant.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

André Raymond et son fils Frédéric, respectivement directeur général et directeur adjoint du club de golf La Tempête

Le nouveau golfeur qui n’a pas un côté “traditionnel” ne se reconnaît pas dans l’aspect plus conservateur, plus restrictif du golf. Il faut enlever la prétention.

André Raymond, directeur général du club de golf La Tempête

Une idée qui a fédéré une cinquantaine d’actionnaires, qui ont versé les millions nécessaires pour que les plans de la firme montréalaise Huxham Golf Desing se transposent du papier au gazon.

« C’est comme une famille, dit l’ex-hockeyeur Philippe Boucher, membre actionnaire du club. C’est un membership qui est tissé très serré. J’y ai rencontré quelques-uns de mes meilleurs amis. Le modèle d’affaires m’a plu et c’est un très beau défi de golf.

« Si l’investissement était à refaire, je le referais les yeux fermés, affirme celui qui a remporté la Coupe Stanley avec les Penguins de Pittsburgh en 2009. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles je suis bien à Québec et La Tempête en fait partie. Je suis dans le monde du hockey et si je devais partir, ça me manquerait beaucoup. Je ne m’attendais pas à ça. »

Téléphone, jeans et sandales

Les clubs haut de gamme interdisent l’usage du cellulaire dans les allées et dans le bâtiment principal, tandis que La Tempête le permet sur l’ensemble de son domaine et offre des chargeurs dans les voiturettes. Tant que cela ne nuit pas au temps de jeu, qui ne doit pas dépasser quatre heures, une priorité absolue pour les propriétaires. « Il faut s’ajuster aux besoins des gens », dit simplement M. Raymond.

Et à 20 000 $ comme prix d’entrée – le club affiche complet depuis 2008 –, plus les cotisations annuelles, les membres s’achètent aussi le droit de porter des jeans et de marcher en sandales dans le chalet principal. Une hérésie dans la majorité des clubs privés au Québec et ailleurs en Amérique du Nord.

« Nos membres ne sont pas nécessairement des gens qui viennent d’autres clubs. Ce sont des gens qui se cherchent une deuxième maison, un chalet. Ils veulent venir jouer et se sentir bien. Se sentir chez eux », ajoute Frédéric Raymond, fils du fondateur et directeur adjoint du club.

Selon les deux dirigeants, qui sont également professionnels PGA du Canada, le modèle d’affaires des clubs doit aussi être revu pour s’adapter à la réalité de la nouvelle génération de golfeurs. Pour eux, finis les « memberships » illimités et inflexibles. Une philosophie qui a, par la force des choses, amené dans son sillage d’autres terrains avec une histoire et des traditions bien ancrées à assouplir l’accès à leurs allées verdoyantes.

« Nous, ce que nous offrons, c’est la flexibilité, affirme André Raymond. Un membership comprend 60 droits de jeu. Il peut être partagé entre deux membres désignés. Tout est inclus : voiturette, balles de pratique illimitées, vestiaire, etc. Il n’y a pas de suppléments pour ceci ou pour cela. Et il n’y a aucune restriction sur les heures de départ. Les membres peuvent inviter clients et amis en utilisant leurs droits de jeu. Rien de compliqué. Ce qu’on offre, c’est une flexibilité dans la façon de rentabiliser l’adhésion du joueur. Qui, dans la trentaine ou la quarantaine, peut jouer 70, 80 ou 100 parties de golf par année ? »

Femmes, PGA et LPGA

Alors que les pelles mécaniques s’activent à la construction du futur terrain, Frédéric Raymond cache mal son enthousiasme par rapport aux compétitions nationales et internationales que La Tempête se donne la possibilité d’accueillir.

PHOTO YAN DOUBLET, LE SOLEIL

La Tempête se dote d’un deuxième 18 trous de calibre international capable d’accueillir n’importe quel tournoi de la PGA ou de la LPGA.

L’endroit a déjà été l’hôte d’un Skins Game en 2009, auquel ont pris part Sergio Garcia, Fred Couples, Mike Weir, Geoff Ogilvy et Ian Poulter. Les billets pour y assister s’étaient vendus en 50 minutes. En 2015, c’était au tour du Champion Tour (le circuit sénior de la PGA) d’y faire un arrêt.

« Avec le terrain que nous sommes en train de construire, sky is the limit », s’exclame-t-il. Frédéric Raymond, son père et les actionnaires rêvent maintenant d’un tournoi ordinaire de la PGA, de la LPGA et même de la Coupe des Présidents, une compétition internationale qui oppose les meilleurs golfeurs américains à ceux du reste du monde, sans les Européens, ces derniers affrontant les États-Unis dans le cadre de la Coupe Ryder.

Mais ils ont aussi une autre idée en tête : attirer un nombre toujours plus élevé de joueuses, longtemps boudées par un sport qui ne leur laissait que peu de place (voir texte onglet suivant).

« Nos architectes ont reçu le mandat, comme sur le premier terrain, de leur donner un point de vue, dit André Raymond. C’est un sport qui est fait pour elles. C’est pour ça que nous voulons les rejoindre. Il n’y a pas si longtemps encore, elles représentaient seulement de 10 à 15 % du marché. Il y a encore un potentiel énorme pour les amener sur les terrains. »

« Sur le prochain parcours, sur la majorité des trous, ce sont les femmes qui auront les plus beaux points de vue. Nous avons beaucoup réfléchi à la qualité de leur expérience, ajoute Frédéric Raymond. Pendant longtemps sur les terrains, on plaçait deux jalons rouges un peu n’importe où et on disait : “Voilà. Toi, tu pars de là.” On est ailleurs maintenant. »

La Tempête en chiffres

2005

Année d’ouverture

300

Nombre de membres (complet depuis 2008 ; 100 nouveaux sont acceptés depuis l’annonce du projet)

36

Nombre de trous lorsque le deuxième terrain sera construit. Seulement 69 établissements de golf au Canada offrent l’équivalent de deux terrains à leurs membres. Trente se trouvent au Québec*.

* Source : Établissements de golf au Canada 2017

Prix pour une partie de golf (non-membres)*

La Tempête :  175 $ + taxes (après le 15 juin)

Royal Québec :  95 $ + taxes

Le Diable et Le Géant (Tremblant) :  entre 89 $ et 109 $ + taxes

Le Mirage :  125 $, taxes incluses

Fairmont Montebello :  entre 45 et 87,50 $

* Selon les prix affichés sur les sites internet des terrains. Certains clubs haut de gamme n’acceptent pas les joueurs non membres.

PHOTO FOURNIE PAR LA LPGA

La Québécoise Anne-Catherine Tanguay en est à sa deuxième saison sur le circuit de la LPGA.

Place aux femmes !

Dans le cadre accroché au-dessus de la cheminée du bâtiment principal du célèbre Club de golf Royal Québec, une photo détonne.

Dix-neuf anciens présidents du club y sont représentés. Pour être plus juste, 18 présidents, et 1 présidente : Hélène Martineau.

En 150 ans d’histoire, le Royal Québec a eu 46 présidents. Madame Martineau est la seule femme qui a occupé cette fonction, de 2011 à 2013.

À elle seule, cette photo en dit long sur le peu de place qu’occupaient les femmes dans l’industrie du golf depuis le XIXe siècle. Mais elle en dit aussi beaucoup sur le rôle qu’elles y jouent maintenant, tant sur le plan récréatif que compétitif. Sur le millier de membres que compte le club fondé en 1874, un an après le Royal Montréal, 30 % sont des femmes.

« C’est sûr que c’est un monde d’hommes. […] Mais les femmes ne se gênent plus pour jouer au golf, dit Mme Martineau. Elles ne viennent pas juste à cause de leur conjoint. D’ailleurs, si leur conjoint n’aime pas le golf, elles viennent quand même. On voit maintenant des femmes qui emmènent leur conjoint sur les allées. C’est un gros changement. C’est une partie de l’histoire qui s’inverse. »

Justement, pour faire un clin d’œil à l’histoire, c’est elle qui a fait fermer le taproom, une pièce du sous-sol du bâtiment principal interdite aux femmes, où les hommes se réunissaient pour discuter, manger et jouer aux cartes. « Je leur ai dit : “Les gars, venez manger en haut avec nous.” Ça s’est très bien passé », dit-elle avec une pointe d’humour.

« Maintenant, c’est différent »

La golfeuse professionnelle québécoise Anne-Catherine Tanguay entame cette année sa deuxième saison sur le circuit de la LPGA. Même si elle n’a que 28 ans, bien des choses ont changé depuis ses premiers élans en Beauce, au tournant des années 2000.

« En général, je dirais que les femmes prennent de plus en plus leur place. Ça va bien pour le membership, et les clubs ont fait le virage familial. Ils ont compris que l’avenir se trouvait là. Pour amener les jeunes sur les terrains aujourd’hui, les femmes doivent être impliquées », affirme-t-elle.

Quand j’ai commencé junior, il y avait très peu de filles. Peut-être 2 ou 3 pour 30 gars. Au cégep, nous n’étions presque pas assez pour former une équipe. Maintenant, c’est différent. Il y en a beaucoup plus.

Anne-Catherine Tanguay, golfeuse professionnelle

Celle qui a récemment obtenu son meilleur résultat en carrière sur le circuit de la LPGA avec une 11e place à la classique ShopRite, dans l’État du New Jersey, constate malgré tout que les femmes ne sont pas encore une priorité partout.

Une golfeuse de Baltimore, avec qui elle jouait sur le Symetra Tour (circuit préparatoire à la PGA), lui a confié l’année dernière à quel point il lui était difficile de trouver des terrains qui acceptaient d’accueillir des tournois féminins. « Le Symetra Tour doit d’ailleurs souvent s’ajuster aux demandes et aux horaires des clubs de golf », ajoute Anne-Catherine Tanguay. Rares sont les tournois professionnels masculins qui se déroulent du mardi au jeudi…

Rien n’est parfait, donc, dans un sport qui bouge parfois bien lentement. Comme tant de femmes qui accèdent à des postes de direction, Hélène Martineau sentait le besoin d’en faire plus lorsqu’elle est devenue présidente du Club de golf Royal Québec, malgré ses cinq années passées au conseil d’administration.

« J’en ai fait beaucoup. J’ai donné beaucoup de temps. Je voulais prouver que c’était correct que ce soit une femme. Il n’y a pas beaucoup de présidentes dans les clubs de golf. » Même si sa nomination a été bien reçue, une voix discordante, masculine, lui a souligné que le golf, c’était pour les hommes.

« Très positif pour l’avenir du golf »

Entraîneur-chef de l’équipe féminine de golf de l’Université Laval, Kevin Bergeron croit que « le golf féminin s’en va dans la bonne direction ». « Le focus dans les années 90 était seulement sur les hommes. Maintenant, chez les jeunes, je dirais que c’est un ratio de 40 % de filles et 60 % de gars. C’est très positif pour l’avenir du golf », dit-il, enthousiaste.

« La majorité des jeunes femmes qui viennent aujourd’hui jouent parce qu’elles aiment ça. Elles suivent des cours. Elles sont très techniques. Comme les garçons. Ce qui n’était pas le cas pour les femmes plus âgées. Les plus jeunes jouent bien et veulent performer », ajoute Mme Martineau, qui est maintenant présidente de la section féminine du Royal Québec.

Bien qu’elle pense qu’il y aura toujours plus d’hommes que de femmes, elle se dit très heureuse de voir qu’elles s’impliquent dans le sport, tant sur le terrain que dans l’administration de celui-ci. « Est-ce que ça va durer ? Nous verrons. »

28 %

Il existe peu de statistiques sur le nombre de golfeuses au Québec et au Canada et sur l’évolution de leur nombre. Mais aux États-Unis, selon le rapport 2018 de la National Golf Foundation, 24 % de toutes les personnes qui s’adonnent au golf dans le pays (33,5 millions) étaient des femmes. Et elles représentent 35 % des 2,6 millions de nouveaux joueurs. Dans la province, Golf Québec évalue la proportion de joueuses à 28 %.

PHOTO GETTY IMAGES

Près de 700 écoles primaires et secondaires québécoises participent au programme national Golf à l’école.

Le golf prend le chemin de l’école

« Quand ça allait bien, au début des années 2000, ça prenait trois choses pour exploiter un terrain de golf. Un téléphone à cadran, un crayon de plomb et un calendrier. Pas besoin de plus, le téléphone sonnait. »

C’était peut-être un peu plus compliqué que ça, mais le directeur adjoint de Golf Québec, François Roy, aime se servir de cette image pour illustrer à quel point l’industrie du golf dans la province a changé depuis cette période.

« De 2008 à 2013, ça n’a pas bien été, dit M. Roy. Ç’a été une période difficile pour les clubs. Il y a eu l’effet Tiger aussi, avec ses difficultés qui ont duré quelques années. Les cotes d’écoute à la télévision ont diminué, donc la visibilité du sport. »

Les clubs réalisent aujourd’hui que l’offre de divertissements est très diversifiée. Ils doivent se démarquer pour attirer les clients chez eux. […] Mais au cours des cinq dernières années, trois ont été marquées par une croissance de la pratique, et deux autres par la stagnation.

François Roy, directeur adjoint de Golf Québec

0 %

Croissance du nombre de golfeurs au Canada entre 2009 et 2014

28 700

Nombre moyen de rondes de golf jouées par terrain en 2008 (environ 70 millions au total)

26 100

Nombre moyen de rondes de golf jouées par terrain en 2013 (environ 60 millions au total)

Source : Étude de l’Alliance nationale des associations de golf (NAGA, 2014)

1,1 million

Nombre de joueurs de golf au Québec actuellement

Entre 500 000 et 600 000

Nombre de golfeurs qui jouent régulièrement en ce moment

Source : Golf Québec

Autobus jaunes

La chute est donc terminée, croit l’entraîneur-chef de l’équipe féminine de golf du Rouge et Or de l’Université Laval, Kevin Bergeron, qui voit de bonnes choses poindre à l’horizon pour l’avenir du sport dans la province et au Canada. « Ça fait plusieurs années que je dis que le golf est en santé », souligne celui qui initie aussi chaque année près de 400 jeunes à la pratique du sport dans le cadre de différents programmes provinciaux et privés.

À l’automne, M. Bergeron lancera les deux premiers programmes de golf-études dans la région de Québec, ce qui portera le nombre à 14 dans la province. Selon lui, deux facteurs amènent les jeunes à choisir le golf plutôt qu’un autre sport. « Dans le volet récréatif, l’aspect social les intéresse. Être avec la famille, les amis. Être à l’extérieur dans un bel environnement. Dans le volet compétitif, les jeunes golfeurs regardent ce que font Tiger Woods et les autres, et ils veulent faire la même chose. Ils aiment être challengés. »

C’est justement à partir des écoles que s’opèrent les changements les plus importants dans l’industrie, qui n’était pas tout à fait habituée il y a encore une vingtaine d’années à recevoir des autobus jaunes dans ses établissements. Et tous ont compris, tant les clubs haut de gamme que le grand public, que le renouvellement de la clientèle était la priorité.

Au moment d’écrire ces lignes, près de 700 écoles primaires et secondaires québécoises participent au programme national Golf à l’école. « C’est en croissance depuis 2009. Nous sommes au deuxième rang des provinces canadiennes les plus dynamiques à ce chapitre », souligne François Roy.

Environ 90 établissements de golf participent aussi officiellement au programme Premiers élans de Golf Québec, sans compter ceux qui gèrent un programme junior de manière indépendante. Et une quarantaine offre le programme Premiers départs.

Nous avons aussi mis sur pied des stratégies de connectivité entre les écoles et les terrains. Soit les jeunes s’y rendent, soit un pro visite une école. Il y a presque une cinquantaine d’activités du genre chaque année.

François Roy, directeur adjoint de Golf Québec

« Dans nos neuf régions, nous avons également créé des événements de 9 trous pour les 7 à 12 ans sur des distances plus courtes. Les parents sont avec eux sur le terrain, et le but est de les initier à une journée de golf. C’est en très forte croissance. C’est plein partout, avance M. Roy. […] Nous réalisons que ça prend entre 5 et 10 ans après qu’un jeune est initié pour qu’il s’adonne régulièrement à la pratique. »

« Ce qu’on essaie d’abord et avant tout, dit Kevin Bergeron, c’est de former des golfeurs pour la vie. C’est notre plus grand défi de les garder. »