« J’ai fait Moïse avec les vélos, au lieu d’avec les eaux… »

Publié le 6 mai
Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

Assis dans l’autocar de l’équipe Human Powered Health, Pier-André Côté écarte les bras et raconte avec amusement l’arrivée chaotique de la première étape des 4 Jours de Dunkerque, mardi. Il a évité de justesse une chute sur le fil à 70 km/h.

« Les vélos ont revolé à gauche et à droite et on me voit déraper avec ma roue arrière bloquée. J’ai franchi la ligne à 2 km/h. Finalement, j’aurais probablement pu lâcher les freins et faire un top 5… Mais j’ai vraiment été chanceux ! »

PHOTO FRANCOIS LO PRESTI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Pier-André Côté, 2e coureur debout à partir de la droite, tel Moïse qui écarte des vélos…

Dans le même autobus, quelques heures plus tôt, le coureur de Lévis était particulièrement concentré avant le départ de la quatrième étape, jeudi. Pas parce qu’il n’avait pas le nez plongé dans le livre de route, même s’il avait ciblé cette étape accidentée. Il était plutôt absorbé par l’écran de son ordinateur.

« Je faisais du Excel sur des modèles mathématiques Bühlmann-Straub », a expliqué l’étudiant en actuariat à l’Université Laval. « Ce sont des modèles de provisionnement en assurance. »

Pas le genre de sujet qu’on s’attendrait à voir surgir dans un autocar de coureurs… « C’est une drôle de dynamique, a-t-il convenu. Il n’y a pas beaucoup de gens qui étudient dans l’autobus avant la course. Je ne mettrais pas ma main au feu que je suis le seul, mais je dois certainement être l’un des rares. »

Il arrive parfois en retard à un souper d’équipe pour terminer un travail ou un appel avec l’école. Cette combinaison sport et études lui procure cependant un « bel équilibre ».

J’aime ma réalité, même si parfois, ce n’est vraiment pas idéal, comme ici dans une course par étapes. […] Ça me permet de déconnecter, sinon, je deviendrais fou à penser constamment à ce que je pourrais améliorer sur mon vélo de chrono ou à la position de ma tête. Et il y a toujours un des deux domaines qui va bien.

Pier-André Côté

Quand il a été arrêté 14 jours par la COVID-19 en février, il ne s’est donc pas apitoyé. « Normalement, j’aurais trouvé le temps long, mais là, j’ai quasiment accueilli cette pause à bras ouverts ! J’étais en fin de session et je me demandais comment j’allais arriver. Tout d’un coup, j’avais deux semaines pour reprendre tout mon retard. »

Un réaliste

Sur le vélo, Pier-André Côté, 25 ans, est comme les autres. Aux 4 Jours, il parcourt les routes poussiéreuses du nord-est de la France pour donner un coup de main à ses coéquipiers ou dans l’espoir d’une victoire.

PHOTO MASSIMO FULGENZI, FOURNIE PAR SPRINTCYCLING

Pier-André Côté (à gauche) termine deuxième lors de la 3e étape du Tour de Sicile

Il a décroché sa toute première en Europe au Grand Prix Criquielion*, le 20 mars, en Belgique. Mais Côté est encore plus fier de sa deuxième place à la troisième étape du Tour de Sicile, il y a deux semaines. Malgré une crevaison et un changement de roue à cinq kilomètres de la ligne, il a réussi à remonter sur un groupe de 35 coureurs pour le régler au sprint après une longue pointe de 350 mètres.

« Il n’y a aucun sentiment équivalent à lever les bras, mais cette deuxième place confirme que je suis capable de performer à ce niveau-là. »

L’ancien membre de l’équipe montréalaise Silber Pro Cycling s’est fait remarquer sur la scène nord-américaine avec deux victoires au Tour de Beauce (2018) et trois au Grand Prix de Saguenay (2019).

En 2018, le Gaspésien d’origine a participé aux Grands Prix canadiens de niveau WorldTour à titre de membre d’une sélection nationale U23. Il avait même pris part à l’échappée matinale à Québec, avec l’intention de faire son apprentissage et de profiter de l’expérience au maximum.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Pier-André Côté (à gauche) en échappée lors du Grand Prix cycliste de Québec, en 2018

À l’époque, des gens chuchotaient qu’il ne poursuivrait pas une longue carrière, qu’il avait d’autres intérêts que le sport, dont les études.

Côté se dit donc « agréablement surpris » d’être rendu là quatre ans plus tard. « Par rapport aux attentes envers moi-même, j’ai toujours été plutôt réaliste et prudent. En vélo, j’ai été très bon quand j’étais cadet et junior [triple médaille aux championnats canadiens]. Je me rappelle que je ne voulais pas avoir de trop gros rêves pour qu’ils ne soient pas brisés. »

Il a appris à la dure à ses premières compétitions en Europe. « Aux courses où j’étais censé bien faire sur papier, je ne me rendais pas à la ligne, bien souvent. Je me faisais lâcher simplement parce que bien des gens sont plus forts. Il y a également tellement de trucs techniques à apprendre que tu gaspilles de l’énergie toute la journée. »

À sa quatrième année avec Human Powered Health (anciennement Rally Cycling), la plus européenne des formations américaines, Côté se sent de plus en plus à l’aise. Après une excellente deuxième moitié de saison en 2021 – 6e de la classique Loire-Atlantique, 13e du général au Tour du Danemark –, il continue de se distinguer avec sa pointe de vitesse dans des groupes réduits.

C’est un changement mental. C’est la confiance, c’est l’habitude d’être là, dans le coup. Même les journées où j’ai des jambes ordinaires, je m’attends à suivre les gars costauds plutôt que d’avoir un blocage mental. Parce que j’y ai déjà goûté.

Pier-André Côté

Comme jeudi, quand l’ex-champion mondial Philippe Gilbert, futur gagnant de cette troisième étape, s’est positionné aux avant-postes avec ses coéquipiers de Lotto-Soudal. Côté a tenté sa chance au sommet de la côte au moment d’amorcer le dernier tour. Après s’être donné 10 ou 15 longueurs de vélo, il s’est ravisé, voyant que le peloton ne le laisserait pas partir.

« Ça ne m’est pas arrivé souvent d’avoir pu démarrer dans un moment difficile comme celui-là. C’est un beau sommaire de ce que je décrivais tantôt. »

Par un concours de circonstances – la relégation du meneur pour un abri prolongé derrière la voiture d’équipe –, Arvid de Kleijn, coéquipier néerlandais de Côté, a récupéré le maillot rose de leader. Il l’avait enfilé une première fois à l’issue de la première étape après la disqualification du coureur qui avait causé la chute collective.

« C’est une drôle de façon de reprendre le maillot, mais on va tenter de le faire briller pour vrai demain », a résumé Côté, 35e de l’étape et 21e au général à 10 secondes.

Ce vendredi, le Québécois devrait donner un coup de main à de Kleijn sur un parcours destiné aux sprinteurs. Samedi, il pourrait potentiellement jouer sa propre carte sur une étape décisive qu’il décrit comme un « sale chantier ».

Dimanche soir, Côté rentrera à sa résidence de Gérone, en Espagne, aux petites heures. La nuit sera courte parce qu’il a un examen de session programmé à 9 h. Bühlmann-Straub n’a qu’à bien se tenir.

* Ironiquement, l’épreuve est nommée en l’honneur de feu Jean-Claude Criquielion, ennemi juré de Steve Bauer. Le Belge avait poursuivi le Canadien en vain après une arrivée aux Championnats du monde de 1988, où Bauer avait été disqualifié après avoir projeté Criquielion contre une clôture en jouant du coude.