À peu près personne ne croyait aux chances de Kasper Asgreen de devancer Mathieu van der Poel au sprint au Tour des Flandres, dimanche dernier. Personne sauf lui et sa copine, la cycliste québécoise Gabrielle Pilote Fortin.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

« Kasper, quand il a une crotte sur le cœur ou une chose à prouver, c’est vraiment impossible de le battre. S’il a une idée en tête, il va aller jusqu’au bout. C’est ce qui fait sa force. »

Durant le final du Tour des Flandres, dimanche dernier, Gabrielle Pilote Fortin échangeait des textos avec son agent, le même que son copain, Kasper Asgreen. Le champion danois livrait un duel à Mathieu van der Poel, grand favori de cette classique mythique disputée en Belgique.

Les commentateurs étaient catégoriques : Asgreen n’avait aucune chance au sprint face au Néerlandais. Dans un scénario identique, six mois plus tôt, van der Poel avait pris la mesure de Wout van Aert, autre finisseur d’exception.

À 1200 km de là, dans les montagnes en Andorre, Gabrielle Pilote Fortin ne tenait plus en place devant son ordinateur. Si son amoureux s’était abstenu d’attaquer dans les derniers kilomètres, c’est parce qu’il croyait en sa pointe de vitesse, a-t-elle écrit à son agent.

« Kasper n’est pas arrogant, mais il a confiance en ses capacités et il se connaît vraiment très bien. Quand je l’ai vu arriver dans le dernier kilomètre avec van der Poel, je me suis dit : c’est clair, il veut montrer à tout le monde qu’il est capable de sprinter, lui aussi. »

PHOTO DAVID PINTENS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Kasper Asgreen devance Mathieu van der Poel au fil d'arrivée du Tour des Flandres, le 4 avril dernier.

N’empêche, quand le champion néerlandais a secoué la tête et arrêté de pédaler à 50 m de la ligne, cédant par le fait même la victoire à Asgreen, la Québécoise n’en est pas revenue.

« Je capotais ! », souriait-elle le lendemain, jointe à l’appartement andorran qu’elle a emprunté temporairement au cycliste montréalais James Piccoli. « Une fille toute seule qui crie dans la maison… J’ai quasiment renversé la chaise derrière moi. Les voisins ont dû se demander ce qui se passait ! »

En théorie, Pilote Fortin aurait dû être en course au Tour des Flandres, comme l’automne dernier. Mais un conflit entre son agent, Andrew McQuaid, et son équipe espagnole, Massi-Tactic, l’a privée de départ depuis le début de l’année, explique l’athlète de 27 ans.

PHOTO GUILLEM CASANOVA BOSCH, FOURNIE PAR GABRIELLE PILOTE FORTIN

La cycliste québécoise Gabrielle Pilote Fortin

Elle a donc suivi l’épreuve masculine à distance, avec les pulsations cardiaques probablement aussi élevées que si elle était en selle.

« Quand van der Poel a attaqué dans le Vieux Quaremont, tu voyais dans le visage de Kasper qu’il était vraiment à la limite. Je ne sais pas comment il a réussi à refaire le pont. On parle de la force du mental. C’est vraiment juste dans la tête que ça s’est joué. »

Déjà deuxième en 2019, Asgreen avait annoncé ses couleurs en remportant en solitaire le Grand Prix E3 à Harelbeke, le 26 mars. Il reste que pour le Tour des Flandres, la presse locale n’en avait que pour le trio royal des deux « Van » et du champion mondial Julian Alaphilippe, coéquipier du Danois chez Deceuninck–Quick-Step.

Pilote Fortin pense que la personnalité réservée de son chum, « typiquement danoise », a contribué à le garder dans l’ombre. « Les gens ne s’y attendaient pas. Pour moi, c’est tellement différent parce que je lui parle tous les jours. Je savais depuis une semaine qu’il allait gagner. »

Son seul regret est d’avoir vécu l’évènement à distance.

Pour n’importe quel cycliste, gagner le Tour des Flandres, c’est majeur. Mais le faire dans les couleurs de Quick-Step, c’est autre chose. Pour cette équipe, cette course-là, ça représente tout. Kasper m’a dit que tout le monde était en larmes quand il est arrivé dans le bus. Ça fait un peu mal au cœur de ne pas avoir pu être là.

Gabrielle Pilote Fortin

Cette victoire « monumentale » tombe à point. Tant pour Asgreen, en renégociation de contrat, que pour le couple, séparé depuis février en raison des aléas de la COVID-19. Pilote Fortin a dû quitter l’espace Schengen pour trois mois à l’expiration de son visa de tourisme au Danemark. À cause de la quarantaine obligatoire au Canada, elle s’est installée en Andorre, où son copain la retrouvait lundi soir.

En attendant sa première compétition, probablement la Vuelta CV Feminas à Valence, le 18 avril, elle garde la forme. Rouler avec le lauréat du Tour des Flandres est une bonne façon d’y parvenir. « S’entraîner avec Kasper, c’est comme faire une course. »

À l’occasion, elle le rejoint à des camps de Quick-Step, comme en février. « La seule règle, c’est que si je me fais lâcher par les gars et que je ne suis pas capable de suivre derrière la voiture, ils ne m’attendent pas. Mais c’est rare que ça arrive. Si je suis vraiment à bloc, je peux m’accrocher à l’auto. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @GABPILOTE

Gabrielle Pilote Fortin avec son copain Kasper Asgreen lors d'une sortie de récupération en mai 2020

La Canadienne et le Danois se sont d’ailleurs rencontrés lors d’un stage à Calpe, en Espagne, en janvier 2019. Elle roulait avec Alaphilippe, un ami qu’elle a connu à ses débuts en France avec l’équipe Futuroscope, alors qu’elle avait 19 ans. Un jour, Asgreen s’est joint à eux.

« On s’est parlé 15 minutes sur le vélo et il m’a invitée à prendre un verre deux jours plus tard. En juin, on emménageait ensemble ! »

Un grave accident

Pilote Fortin tient son amour du cyclisme de ses parents, deux passionnés qui lui ont offert son premier vélo de route quand elle avait 8 ans. Dix-neuvième aux Championnats du monde juniors de 2011, la native de Neuville, près de Québec, s’est installée en Europe à partir de 2014. Double championne canadienne sur route U23, elle a connu les débuts du WorldTour féminin sous les couleurs de Cervélo-Bigla.

En mars 2017, elle a subi un grave accident lors d’une classique en Belgique. Inconsciente pendant 30 minutes, elle a passé trois jours aux soins intensifs après avoir souffert de trois fractures au visage et d’une commotion cérébrale.

De retour à la compétition trois mois plus tard, elle a pensé se retirer à la fin de l’année. Un ancien directeur sportif l’a cependant convaincue de reprendre du service l’année suivante avec WNT-Rotor, une autre formation du WorldTour. « Le vélo en Europe me manquait, je n’ai donc pas hésité. [L’accident] n’a pas eu d’impact sur le vélo. Je n’étais pas plus craintive. »

Avec WNT, elle a surtout eu un rôle de soutien auprès de coéquipières comme Lisa Brennauer, championne mondiale du contre-la-montre en 2014.

  • « Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », dit celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ».

    PHOTO JOAQUIM EASTWOOD, FOURNIE PAR GABRIELLE PILOTE FORTIN

    « Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », dit celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ».

  • « Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », dit celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ».

    PHOTO JOAQUIM EASTWOOD, FOURNIE PAR GABRIELLE PILOTE FORTIN

    « Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », dit celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ».

  • « Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », dit celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ».

    PHOTO GUILLEM CASANOVA BOSCH, FOURNIE PAR GABRIELLE PILOTE FORTIN

    « Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », dit celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ».

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« Le rôle de capitaine de route me va vraiment bien », note celle qui se décrit comme une « sprinteuse-grimpeuse ». « Je partage bien les informations. Je comprends bien les courses. En théorie, je suis bonne pour caller les shots. Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de courir comme leader désignée. »

Son déménagement au Danemark l’a obligée à quitter WNT, dont le commanditaire exige que les coureuses vivent en Allemagne. Son passage à Massi-Tactic, une formation plus modeste, devait lui fournir de meilleures occasions. Avec la pandémie, les compétitions se sont faites rares. Elle a quand même terminé huitième à la course La Périgord Ladies, en août.

Depuis sa participation à la Vuelta, en novembre, l’athlète de 27 ans n’a pas reçu de salaire de son équipe, qui compte également dans ses rangs la jeune Québécoise Olivia Baril.

Résignée, Pilote Fortin songe déjà à son avenir. Sur ce plan, la victoire de son copain fait « une grosse différence », même pour elle.

Dans ce monde-là, c’est vraiment qui tu connais. Ce sont des relations. C’est plate à dire et ce n’est pas ce que tu souhaites. En même temps, quand des occasions s’offrent à toi, tu les prends et tu tapes dedans.

Gabrielle Pilote Fortin

« À toi, ensuite, de parler aux gens, ajoute-t-elle. On ne va pas se mentir, ce n’est pas comme si j’avais gagné plein de courses non plus. »

Au-delà du vélo, Gabrielle Pilote Fortin a plusieurs atouts dans son sac. À commencer par deux baccalauréats, l’un en communication, l’autre en administration (concentration marketing), qu’elle a faits à distance parallèlement à sa carrière.

Sa formation lui sert bien. Elle alimente les médias sociaux et s’occupe des relations avec les marques pour des coureurs professionnels. Elle crée également du contenu pour les systèmes d’entraînement PowerWatts.

Pilote Fortin est aussi une artiste accomplie dont les toiles peuvent être contemplées sur sa page Instagram. « J’en vends, je fais des contrats quand j’ai le temps, ce qui n’arrive pas souvent ! Je touche un peu à tout. »

L’an prochain, elle a bien l’intention d’être sur la ligne de départ du Tour des Flandres. Et elle a un rêve : « Imagine si on gagnait la course tous les deux. Ce serait fou ! »

Consultez le compte Instagram de Gabrielle Pilote Fortin