Fin d’étape débridée au Tour de France, à l’issue de laquelle Peter Sagan s’est fait déclasser pour avoir joué de l’épaule. Sans condamner le geste du Slovaque, Hugo Houle en appelle à plus de prudence.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Un coup d’épaule. Un doigt d’honneur. Caleb Ewan vainqueur. Comme prévu, la 11e étape du Tour de France s’est conclue par un sprint groupé, mercredi, à l’avantage du « Pocket Rocket » australien, qui s’est imposé pour la deuxième fois depuis le départ.

Or, ce qui a alimenté les discussions, c’est le comportement de Peter Sagan (Bora) dans les tout derniers mètres.

Coincé près des barricades, l’ancien triple champion du monde a donné un coup de coude et d’épaule à son rival belge Wout van Aert (Jumbo) pour se frayer un chemin jusqu’à l’arrivée, qu’il a franchie deuxième, tout juste derrière Ewan.

PHOTO THIBAULT CAMUS, ASSOCIATED PRESS

Peter Sagan et Wout van Aert

Van Aert a signifié son mécontentement en présentant son majeur au Slovaque peu après le passage sur la ligne.

Le jury des commissaires a tranché plusieurs minutes après la fin de l’étape à Poitiers : Sagan a été relégué au dernier rang du peloton (85e), ce qui lui a fait perdre les 30 points liés à sa deuxième place dans la course au maillot vert. En plus d’une amende de 500 francs suisses, il a reçu une pénalité supplémentaire de 13 points, ce qui le repousse à 68 points de l’Irlandais Sam Bennett, reclassé deuxième.

« J’avais la vitesse aujourd’hui dans le sprint », a commenté Sagan, relativement discret dans les arrivées depuis le début de ce Tour. « J’ai essayé d’aller du côté droit. J’ai dépassé facilement un coureur, mais c’est devenu vraiment étroit. J’ai dû bouger pour éviter les barrières. »

Van Aert, qui visait une troisième victoire d’étape, ne l’entendait évidemment pas ainsi. « Il n’y avait pas d’espace, et si tu utilises tes coudes pour en créer, c’est complètement contre les règles », a pesté le Belge, qui s’est vu imposer une amende de 200 francs suisses pour « comportement inconvenant ou déplacé ».

C’est déjà assez dangereux comme ça. J’ai été vraiment stupéfait quand j’ai senti quelque chose. J’ai eu très peur.

Wout van Aert

Quarante-neuvième de ce sprint qu’il n’a pas disputé, le Québécois Hugo Houle avait un avis mesuré sur l’incident. « Si tout le monde commence à courir comme ça, ça va être très dangereux dans les sprints », a-t-il d’abord commenté.

« Une question d’équilibre »

Le geste de Sagan a alimenté les discussions dans le groupe qui défend les intérêts des coureurs durant le Tour. Houle, représentant de l’équipe Astana, remarquait qu’une protubérance émergeait d'un panneau publicitaire à l’endroit où le contact s’est produit.

Au Tour de Pologne, au début du mois d’août, le Néerlandais Fabio Jakobsen avait frôlé la mort après avoir heurté une clôture dans un sprint. Son compatriote Dylan Groenewegen l’avait bloqué, mais un léger rétrécissement causé par des affiches publicitaires avait fait l’objet de débats.

Houle, qui participait à l’épreuve, en avait appelé à davantage « d’éthique et de respect » entre les coureurs.

« Sagan pousse van Aert pour se faire de l’espace parce qu’il a les deux roues complètement contre la barrière, a-t-il repris mercredi. Je ne sais pas si c’est ce qui l’a incité à se tasser subitement. Mais il ne pouvait pas juste se tasser un peu.

« C’est clair qu’il n’a pas le choix de mettre de son épaule et de s’accoter dans van Aert. C’est une question d’équilibre. Ça paraît intense, mais s’il veut se faire de la place, il n’a pas le choix d’y aller comme ça. Sinon, il va tomber. »

Sur les ondes de France 2, Laurent Jalabert tenait un discours similaire. « S’il ne fait pas ça, il fait tomber un paquet de mecs », a relevé l’ancien numéro un mondial.

Houle se gardait de jeter la pierre à Sagan, invitant à la prudence par rapport aux reprises vidéo qui peuvent parfois être trompeuses.

« La perspective est vraiment différente sur le vélo, a noté le natif de Sainte-Perpétue. Des fois, tu te sens à risque et tu as ce réflexe-là de mettre l’épaule. Il faut mettre du poids pour garder l’équilibre. Présentement, Peter est quand même assez calme. Il ne veut pas faire de problèmes à quiconque. Je ne pense pas qu’il a fait ça avec de mauvaises intentions. »

Lourde perte pour Astana

Avec un tel recul sur Bennett et la montagne qui se profile, Sagan aura fort à faire pour reconquérir le maillot vert, qu’il a remporté un nombre record de sept fois.

En 2017, une disqualification l’avait empêché de batailler pour cette tunique qui récompense essentiellement le coureur le plus constant. Le Slovaque avait alors fermé la porte au Britannique Mark Cavendish, qui était lourdement tombé.

Si van Aert, reclassé troisième, s’en est bien tiré, ce ne fut pas le cas d’Ion Izagirre, coéquipier de Houle. Victime d’une chute brutale à moins d’une trentaine de kilomètres de l’arrivée, l’Espagnol n’est pas reparti. Manifestement sonné et coupé au visage, il a subi des fractures à une clavicule et à un os de la main. Il passera la nuit à l’hôpital.

Houle, qui roulait derrière, n’a pas vu les circonstances de l’accident, sinon qu’il est survenu dans un rétrécissement subit dans un village. « J’ai moi-même dû freiner très, très fort et ça a patiné un peu, a-t-il expliqué. Miguel [Ángel López] était correct et il fallait mettre les gaz pour rattraper le peloton directement. »

L’abandon d’Izagirre est une lourde perte pour Astana. Le grimpeur espagnol devait être le principal renfort dans les ascensions pour López, toujours neuvième au général (+ 1 min 15 s).

« Miguel est quand même très, très isolé en haute montagne, a convenu Houle. C’est mon feeling, mais je ne pense pas que ni Luis León [Sánchez] ni Gorka [Izagirre, le frère d’Ion] ne vont l’accompagner en haute montagne. Il reste juste son ami colombien [Harold] Tejada, mais il est jeune et on ne peut pas trop lui en demander. Pour nous, ce n’est pas bon. Ce n’est pas moi qui vais pouvoir en faire plus que ça [dans les cols]. »

Après deux journées nerveuses où les sprinteurs se sont frottés, le Tour regagnera de l’élévation, jeudi, avec quatre montées répertoriées entre Chauvigny et Sarran, sur 218 km, soit la plus longue des 21 étapes. Houle aura probablement son mot à dire dans l’approche étroite de la bosse du Suc au May, à 25 km de l’arrivée. On mise 10 francs suisses sur le jeune Marc Hirschi (Sunweb), qui mériterait bien une victoire.