Quarante-cinq ans après le sacre mondial du Belge Eddy Merckx, son jeune compatriote Remco Evenepoel, 19 ans, découvrira le mont Royal à son tour, aujourd’hui, dans le cadre du Grand Prix cycliste de Montréal. Attention, phénomène.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

La conférence des têtes d’affiche du Grand Prix cycliste de Québec était terminée depuis une bonne heure. Julian Alaphilippe, le numéro un mondial, avait poursuivi les entretiens pendant 20 minutes dans le salon des athlètes.

Mais la dizaine de journalistes belges et français n’était pas rassasiée en cette fin d’après-midi. Ils attendaient le Belge Remco Evenepoel, phénomène de 19 ans présenté comme le successeur de son compatriote Eddy Merckx, plus grand cycliste de l’histoire.

Le jeune homme s’est d’abord excusé pour son très léger retard, la faute à un massage qui s’était étiré. La première partie de la table ronde devait se dérouler en flamand, sa langue natale, mais il a été convenu de tout faire en français, qu’il parle très bien et que tous les journalistes pouvaient comprendre.

En polo et bermuda, Evenepoel a répondu aux questions pendant une demi-heure, faisant fi de la légère impatience du relationniste de son équipe, Deceuninck-Quick Step. Quelques privilégiés ont ensuite eu droit à des entrevues individuelles.

Encore imberbe, il n’est pas très grand (1,71 m), mais plutôt musculeux pour un cycliste. Mais ce qui frappe d’abord, c’est son calme et son assurance.

« Comment c’est d’être Remco Evenepoel ? », lui a demandé un collègue belge.

« Je pense que c’est un peu plus chouette qu’au début de la saison ! a-t-il répondu du tac au tac. Surtout avec les victoires que j’ai obtenues. Mais pour le reste, je m’amuse sur le vélo, je m’amuse en dehors. C’est une des règles les plus importantes du métier. À la fin, il faut juste avoir la joie de vivre et aimer le vélo. Sinon, ce serait très difficile d’en faire sur une longue période. »

Evenepoel ne court que depuis avril 2017. Il a d’abord joué au soccer à un très bon niveau, en Belgique et aux Pays-Bas. Il a fait partie de la sélection nationale U15, U16 et U17, pour laquelle il a été capitaine. À 17 ans, il s’est tourné vers le cyclisme, le sport de son père, ex-professionnel et vainqueur du Grand Prix de Wallonie en 1993.

Chez les juniors, il a tout balayé, remportant le titre continental sur route avec une avance de près de 10 minutes.

Aux Mondiaux d’Innsbruck l’an dernier, il a gagné l’or au contre-la-montre avant de répéter l’exploit à l’épreuve en ligne malgré une chute à mi-parcours qui lui avait fait perdre deux minutes.

À peine âgé de 19 ans, il a fait ses débuts professionnels cette année avec Deceuninck-Quick Step. Était-il trop jeune ? Prudent, son patron Patrick Lefevere a voulu serrer la bride de son protégé plutôt pressé.

« C’est surtout que je sais où je veux être dans quelques années, s’est défendu Evenepoel. C’est vrai que des fois, je veux peut-être aller trop vite. C’est pour ça que l’équipe est là pour me freiner un peu, pour me dire : “Tranquille, on a encore le temps.” Mais je pense qu’eux aussi, ils ont vu qu’on a déjà fait de beaux résultats. On a donc déjà laissé tomber quelques étapes. »

« Je voulais mesurer mon niveau »

En juin, Evenepoel a remporté le Tour de Belgique avant d’enlever une étape d’un tour en Italie devant son coéquipier Philippe Gilbert.

Le mois dernier, il a insisté auprès de sa formation pour prendre le départ de la Clasica San Sebastian, sa première course WorldTour d’un jour. Profitant de l’abandon de son chef de file Alaphilippe, le jeune Belge s’est imposé en solitaire pour devenir le plus jeune vainqueur de l’épreuve.

« Je voulais mesurer mon niveau et voir comment était la course, aussi pour le futur, pour y participer encore quelques fois. Mais maintenant, je ne vais plus participer parce que j’ai gagné ! Non, non, c’est pas vrai. Mais j’ai toujours dit que s’il y a une course que je voulais vraiment gagner, c’était San Sebastian. Je l’ai déjà fait, donc c’est extraordinaire. »

Repris et lâché par Evenepoel à neuf kilomètres de l’arrivée, Tom Skujins n’a pas été surpris par son exploit. « Pour pédaler, tu n’as pas besoin d’expérience, a exprimé le champion letton avant le départ à Québec. Si tu es fort, tu es fort. Ça ne change pas grand-chose si ça fait deux mois ou 10 ans [que tu fais des courses]. »

Cinq jours après sa prouesse en Espagne, Evenepoel a continué d’étonner en enlevant le contre-la-montre des Championnats d’Europe, s’imposant comme un choix incontournable pour les Mondiaux du Yorkshire, dans deux semaines. Il vise un podium au chrono.

« Il est capable de le gagner, a affirmé Alaphilippe, un modèle pour le jeune prodige. Je n’ai pas besoin de dire ça pour lui rajouter de la pression. Depuis son premier dossard professionnel en début d’année, la pression, tout le monde la lui met. Mais il est très bien entouré. C’est un garçon qui est très bien dans sa tête, très motivé. »

Avant de visiter le Canada pour la première fois, Evenepoel a disputé le Tour d’Allemagne, où il a réalisé une échappée solitaire de 100 km. Le peloton l’a repris à 15 km de la ligne. « Des coureurs m’ont dit que ce que j’avais fait était phénoménal, et moi je répondais : “OK, mais je n’ai pas gagné…” »

Avec ce genre de coup de force, il n’a pas fini de se faire appeler le nouveau Merckx, une comparaison qui le flatte, mais qui n’a « aucun sens » à ses yeux. Or le Cannibale lui-même a déclaré dans les médias belges qu’Evenepoel pourrait le surpasser.

« J’ai lu qu’il avait dit ça. Mais mon but, c’est de devenir le meilleur. Je dois tout faire pour y arriver et j’ai tout pour y arriver. Il faut utiliser les jambes que j’ai et la tête aussi. »

Il ne cache pas son rêve de remporter les trois grands tours, les Championnats du monde et les Jeux olympiques. « Il n’a que 19 ans et roule au même niveau que les pros, a constaté Peter Sagan. Il a un bel avenir, je crois. »

Au service d’Alaphilippe à Québec, Evenepoel, dossard 14, trouvera un parcours plus à sa mesure sur le mont Royal aujourd’hui (départ à 10 h 15). Un autre coup d’éclat en vue ?