(Québec) Les jeux vidéo sont à la mode ces temps-ci. Ils cognent même à la porte des Jeux olympiques, entend-on. En tout cas, ils servent bien Michael Matthews.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

L’Australien pense que sa récente dévotion à un jeu de course automobile lui a permis de remporter le Grand Prix cycliste de Québec pour la deuxième année de suite, hier après-midi.

« Ce n’est même pas une blague », a insisté Matthews devant la réaction incrédule des journalistes quand il a fait cette confidence en fin de conférence de presse.

Une heure plus tôt, il croyait pourtant la course perdue. Au pied de la dernière ascension de la côte de la Montagne, le coureur de l’équipe Sunweb était coincé au milieu du peloton tandis que le Français Julian Alaphilippe faisait exploser la course.

« Une grosse erreur » que Matthews a rachetée avec un sprint imparable sur la Grande Allée, coiffant sur le fil ses éternels rivaux Peter Sagan et Greg Van Avermaet, respectivement deuxième et troisième.

PHOTO YAN DOUBLET, LE SOLEIL

À l’image de l’an dernier, où il avait réussi le doublé Québec-Montréal, Michael Matthews a racheté une saison difficile avec cette victoire de prestige.

« J’ai joué beaucoup à la PlayStation ces derniers temps, a expliqué le gagnant. De la course automobile. Je ne me rappelle pas exactement ce qui est arrivé [durant le sprint] ni comment je l’ai fait. J’ai comme cette vision étroite. […] Je ne faisais que courir avec mon cœur. »

« Quand je pense trop, c’est là que je fais des erreurs stupides, a-t-il poursuivi. Plutôt que de me demander si je pars trop tôt ou trop tard, je fais juste y aller. Je ne sais même pas quand j’ai lancé mon sprint, mais j’avais l’impression que c’était au ralenti. C’est un bon signe. Je pense vraiment que de jouer m’a aidé à voir les écarts dans le peloton et à bien synchroniser mon sprint. »

Assis à ses côtés à titre de meilleur Canadien (15e), Hugo Houle a déridé l’auditoire en demandant à son collègue quelle voiture il conduisait dans le jeu Gran Turismo : « Parce que je m’attends à commencer à jouer la semaine prochaine… »

« J’ai travaillé plus fort que jamais »

À l’image de l’an dernier, où il avait réussi le doublé Québec-Montréal, Matthews a racheté une saison difficile avec cette victoire de prestige.

Victime d’une grave chute dans la première étape de Paris-Nice en début d’année, il a mordu la poussière au Tour de France, où il s’était préparé à aider son meneur Tom Dumoulin, finalement absent. Il avait privilégié le travail en montagne et le contre-la-montre au détriment de sa pointe de vitesse. Depuis, il a fait l’inverse.

« J’ai travaillé plus fort que jamais depuis le Tour, a relevé celui qu’on surnomme Bling. C’est bien d’être récompensé pour tout le travail et les sacrifices faits par ma famille, mon équipe et moi. »

Multiple vainqueur d’étape dans les trois grands tours, maillot vert au Tour de France 2017, double médaillé aux Mondiaux, Matthews n’a pas caché ses émotions avant de monter sur la plus haute marche du podium.

Le parcours de Québec est si beau. La foule est fantastique dans les côtes et dans le final.

Michael Matthews

« C’est comme un Championnat du monde. Demandez à n’importe qui, tout le monde est super heureux de revenir courir au Canada. Les gens ici sont passionnés à propos du cyclisme. C’est agréable de voir autre chose que l’Europe en fin de saison. La majorité des coureurs ont le sourire de l’atterrissage jusqu’à ce qu’on reparte. »

Même Sagan, couronné à ses deux derniers passages à Québec en 2016 et 2017, avait le cœur léger malgré sa deuxième place. « Si la situation avait été un peu différente dans la course, ç’aurait pu être mieux, mais ç’aurait pu être pire », a analysé le Slovaque dans son style habituel. « C’est OK. »

Encore privé de victoire à Québec, Van Avermaet préférait aussi retenir le positif après ce sixième podium en huit départs. « J’étais heureux de pouvoir répondre aux attaques d’Alaphilippe, a souligné le Belge. J’ai dû puiser loin et j’étais un peu inquiet pour mon sprint. Quand tu dois produire des efforts si loin de l’arrivée, tu perds un peu de force. J’étais content de pouvoir tenir le coup. »

Alaphilippe a bien failli provoquer la sélection gagnante en accélérant dans la côte des Glacis, à moins de deux kilomètres de l’arrivée. Sagan, Van Avermaet et l’Italien Diego Ulissi (quatrième à l’arrivée) l’ont suivi dans cet ordre.

Le quatuor, rattrapé par l’Australien Jack Haig, a cependant un peu trop tergiversé après la flamme rouge annonçant le dernier kilomètre. Matthews a saisi l’occasion pour se lancer aux 200 m.

Septième, Alaphilippe est monté sur le podium à titre de meilleur grimpeur. Tout le monde aura à l’œil le héros du dernier Tour de France demain sur le mont Royal.

« Je suis dévasté mentalement »

PHOTO KRISTOF RAMON, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK D’ISRAEL CYCLING ACADEMY

Guillaume Boivin à Tro Bro Leon, en avril dernier

La malchance s’acharne sur Guillaume Boivin. Sa course s’est interrompue brutalement à mi-chemin du Grand Prix cycliste de Québec, hier, quand il a roulé sur un bidon abandonné dans la zone de ravitaillement.

Avant qu’il ne sache ce qui lui arrivait, il a durement cogné le bitume. Sonné, il a d’abord pensé à une fracture de la clavicule droite. En remontant sur un vélo de rechange, le Québécois d’Israel Cycling Academy a cependant compris que sa cuisse ne lui permettrait pas d’aller plus loin. Une contusion attribuable à un choc avec le guidon l’empêchait de pédaler.

« Je n’étais pas capable de la plier, elle ne voulait juste pas fonctionner », se désolait Boivin, qui est sorti du parcours après 100 mètres.

Joint au téléphone au début de la soirée, l’ancien champion canadien se demandait ce qu’il avait fait pour mériter un tel sort. Mardi, il était débarqué à Québec rempli de confiance après des courses concluantes en Belgique. « Je marchais vraiment fort », s’enthousiasmait-il.

En mai, il a été victime d’une (autre) chute malheureuse à la deuxième étape du Giro. Blessé à une cheville, il n’a appris qu’à son retour à Montréal qu’il avait disputé les trois semaines de l’épreuve italienne avec un talus fracturé…

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE GUILLAUME BOIVIN

En mai, Guillaume Boivin a été victime d’une chute malheureuse à la deuxième étape du Giro.

Depuis, il n’avait qu’une idée en tête : en découdre avec les meilleurs au monde au GP de Québec, où il avait été le meilleur Canadien en 2016, 2017 et 2018. L’an dernier, il se relevait pourtant d’une fracture du plateau tibial, subie trois mois plus tôt. En 2016, il s’était sectionné le genou trois semaines avant le départ. Sans compter cette sévère commotion au Grand Prix de Saguenay.

Voilà qu’un malheureux bidon est venu contrecarrer ses ambitions. « Je ne sais pas, j’ai dû faire quelque chose de mal à quelqu’un. Je ne m’explique pas ce genre de chutes de m…, ce qui m’arrive ces dernières années. À la limite, j’aimerais mieux tomber en prenant des risques vraiment élevés. Au moins, ce serait comme mérité. Là, c’est comme une niaiserie, ça n’a aucun rapport avec la course. Avec les jambes que j’avais ces temps-ci, on est chez nous, à la maison, c’est pas mal dur à accepter. »

« C’est encore dur à évaluer »

Boivin n’a pas passé de radiographie, convaincu que sa clavicule était intacte. Il ressentait des douleurs musculaires à l’épaule et à la cage thoracique. « J’ai peut-être une côte fêlée, mais ça ne sert à rien d’aller à l’hôpital pour ça. »

Boivin prévoit remonter en selle aujourd’hui et décidera demain s’il prend le départ du GP de Montréal, où il avait fini 19e l’an dernier. « Je pense que ce n’est rien de grave, mais c’est encore dur à évaluer. »

On verra comment le corps récupérera. Ce n’est pas ma première embûche.

Guillaume Boivin

À moyen terme, il devra décider s’il peut prendre part aux Mondiaux du Yorkshire, le 29 septembre. « Tu ne vas pas aux Championnats du monde pour participer non plus. Je les ai déjà faits. Si j’y vais, c’est pour performer, que ce soit pour aider Mike [Woods] ou pour être là dans le final. Mais ce soir, je suis vraiment dévasté mentalement. »

Adam Roberge, lui, n’aura pas la chance de voir le Yorkshire. Le cycliste de Prévost a chuté sur le chemin Saint-Louis peu avant la mi-parcours au moment où il roulait dans l’échappée. Il aurait subi une fracture de la clavicule droite, selon Cyclisme Canada, qui attendait encore le résultat des examens. Champion national du contre-la-montre chez les moins de 23 ans, il devait disputer cette épreuve en Angleterre.

Houle : « Arrête de te lamenter ! »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Hugo Houle

Quinzième et meilleur Canadien, Hugo Houle n’avait pas de regrets à l’issue de cette journée où il ne se sentait pas à son meilleur. « Mes jambes n’étaient pas fantastiques, j’étais sur le bord des crampes et je sentais que ça tirait toute la journée », a admis le Québécois d’Astana, qui a terminé dans le même temps que le vainqueur, Michael Matthews. « Mais comme j’étais à la maison, je me suis dit : “Envoye, arrête de te lamenter, concentre-toi et place-toi bien !” C’est un bon résultat pour moi. Je suis bien content. »

Le sacrifice de Woods

Michael Woods (17e) s’est sacrifié pour son coéquipier Alberto Bettiol dans l’espoir de revenir sur le quatuor de tête dans le final. L’effort du Canadien d’Education First n’a pas produit les résultats escomptés, et l’Italien et gagnant du Tour des Flandres a dû se contenter du 12e rang. « Je n’étais pas bien placé dans la dernière montée, et [Julian] Alaphilippe a attaqué, a relaté Woods. On n’était pas représentés dans l’échappée, j’ai donc roulé pour Bettiol. Ce n’est pas si mal. Je me sentais vraiment bien, mais il n’y avait pas assez de montées pour moi. Ce sera beaucoup mieux [demain], je pense. »

Dans la roue du Requin

En sortant avec 60 km à faire, Nicolas Zukowsky avait un objectif : secouer la torpeur du peloton et tenter de déjouer le scénario prévisible d’une arrivée au sprint. La visée du natif de Sainte-Lucie-des-Laurentides a donné des idées à Vincenzo Nibali, qui est revenu sur lui sur les plaines d’Abraham. « Je suis rentré dans sa roue, et on a descendu [la côte Gilmour]. Il descendait comme un malade… » Le Québécois de l’équipe nationale a gardé ses distances par rapport au Requin de Messine, réputé meilleur descendeur du peloton. Le regroupement s’est fait un peu plus loin, sur le boulevard Champlain balayé par un vent de face, mais le jeune coureur de 21 ans a vécu un beau moment avec le vainqueur des trois grands tours. « L’idée, c’était d’exciter les autres équipes qui n’ont peut-être pas l’effectif pour le final de sprint typique. Ça a quand même marché un peu. Et faire sortir Nibali, c’était quand même cool. »

Critérium national

Mise en bouche avant le Grand Prix de Montréal, demain, le critérium national sera présenté pour la cinquième année sur l’avenue du Parc, cet après-midi. Trois épreuves sont à l’horaire : maîtres hommes (15 h 30), femmes juniors, séniors et maîtres (16 h 15), et hommes juniors et séniors (17 h). L’an dernier, Raphaële Lemieux avait été couronnée chez les femmes, tandis que Zachary Morris s’était imposé chez les hommes.