Bien souvent, la maternité est fort différente de celle qu’on attend. Pour certaines nouvelles mamans, qui voient débarquer dans leur vie anxiété et dépression, le contraste est encore plus grand. Dans le cadre de la Journée Bell Cause pour la cause, Canal Vie diffuse ce mercredi Maman, pourquoi tu pleures ?, un documentaire piloté par Jessica Barker.

Mis à jour le 26 janvier
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Émilie, Stéphanie, Sarah et Cathy (Gauthier, l’humoriste) sont quatre femmes pour qui la maternité n’a pas été peuplée de licornes mais plutôt d’anxiété, de symptômes liés à la dépression, voire de psychose pour certaines. En perte de contact avec la réalité, l’une a dû être hospitalisée après son accouchement. Une autre a été confrontée au choix déchirant d’interrompre deux grossesses, car sa réaction trop forte aux hormones mettait sa santé en péril.

Cathy Gauthier, qui s’était déjà confiée sur sa dépression post-partum, revient sur cet épisode dans le documentaire. « Pour moi, la souffrance, c’était : tu as le genou ouvert et ça saigne, lance celle qui est devenue maman en 2018. Mais la dépression, ça saigne pas. Si, du jour au lendemain, tu te mettais à saigner des yeux, le monde prendrait ça au sérieux. » Or, 20 ans après la parution de l’ouvrage Maman, pourquoi tu pleures ? par le pédopsychiatre français Jacques Dayan, la recherche, les soins et les mentalités ont peu évolué, a fait remarquer Jessica Barker en conférence de presse.

PHOTO ÈVE B. LAVOIE, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

L’humoriste Cathy Gauthier se confie sur sa dépression post-partum dans le documentaire Maman, pourquoi tu pleures ?, animé par Jessica Barker.

Dans les semaines suivant l’accouchement, de 70 à 80 % des femmes présentent de l’irritabilité, des sautes d’humeur ou des problèmes de concentration, souligne dans le film la Dre Tuong Vi Nguyen, du Centre universitaire de santé McGill, spécialisée en psychiatrie reproductive. C’est ce qu’on appelle le « baby blues ». Une femme sur cinq qui a un « baby blues » sévère développera une dépression.

Mère de deux filles, Jessica Barker n’a pas vécu ce dont témoignent les femmes dans son film. C’est plutôt l’histoire de sa voisine qui a été la bougie d’allumage. « Je suis tombée des nues quand elle m’a raconté ce qu’elle vivait. »

Ce documentaire, initié et animé par Jessica Barker et réalisé par Patricia Beaulieu, est diffusé dans le cadre de la journée Bell Cause pour la cause, une initiative visant à encourager la conversation autour de la santé mentale. « [La santé mentale périnatale], c’est un sujet dont on ne parle pas », a déploré Jessica Barker, en entrevue.

Je trouvais ça fort comme image. On est chacune d’un bord de la rue. On a la même réalité socioéconomique, en couple depuis longtemps, deux enfants, et elle vit quelque chose de difficile alors que moi, je n’ai absolument rien.

Jessica Barker

En entrevue, la Dre Tuong Vi Nguyen, qui a elle-même traversé une dépression post-partum après la naissance de son fils, explique qu’environ la moitié des femmes qui développent des problèmes de santé mentale après l’accouchement en sont à leur premier épisode.

Il y a des facteurs biologiques comme la génétique et les hormones, mais aussi des facteurs externes. « Des caractéristiques valorisées dans la société comme travailler beaucoup, être perfectionniste, quand c’est appliqué à la maternité, ça peut créer une blessure de décélération, explique la Dre Nguyen. On essaie de ralentir pour aller au rythme de l’enfant, mais on veut aussi être performante et à la hauteur. »

Comme une démonstration du tabou qui entoure le sujet, la voisine de Jessica Barker a refusé de témoigner. « Elle ne voulait pas être à la caméra, mais elle voulait que ce film-là existe, a expliqué l’animatrice. Soyons là pour nos voisines. Il faut leur enlever la pression que c’est de leur faute. La santé mentale, tu ne choisis pas que ça te tombe dessus. […] On ne sait pas ce qui va nous arriver, mais soyons là les uns pour les autres. »

Les uns et non seulement les unes, puisque c’est un sujet qui ne concerne pas que les femmes. Dans le film, un père raconte comment sa conjointe et lui ont traversé cette épreuve dans la solitude. L’animateur et producteur Jean-Philippe Dion y relate aussi son quotidien aux côtés d’une mère aux prises avec des problèmes de santé mentale. « C’est important que les gars voient le film, ne serait-ce que pour prendre conscience que ça fait partie des choses qui peuvent arriver, fait valoir Jessica Barker. La place des hommes, c’est d’être des guerriers dans ce contexte-là. Il va falloir qu’ils se battent pour que leur femme ait des soins, qu’ils s’occupent de leur bébé et qu’ils fassent attention à leur propre santé mentale. » Puisqu’eux non plus ne sont pas à l’abri.

Ressources insuffisantes

Pour les femmes en détresse, il peut être difficile de trouver l’aide. Si elle n’a pas voulu mettre cette réalité au cœur de son projet, Jessica Barker espère néanmoins que celui-ci alimentera la discussion et accentuera la pression.

Le film présente le projet-pilote Grande Ourse qui a été mis en place par le CHU Sainte-Justine pour améliorer le dépistage et la prise en charge des problèmes de santé mentale des femmes en période périnatale.

Or, il s’agit pour l’instant de la seule initiative du genre au Québec. En attendant, les femmes sont dirigées vers la LigneParents, le 811, leur médecin de famille ou leur CLSC.

Un problème d’accessibilité que constate aussi la Dre Tuong Vi Nguyen. « On est tellement dépassés par la demande. On est neuf psychiatres reproductifs au Québec. On n’est pas dans tous les centres. » Les femmes doivent souvent attendre plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous.

« Plus on va le normaliser en disant que ça fait partie des choses qui peuvent arriver, plus il y aura de diagnostics précoces, croit Jessica Barker. Si personne ne t’a dit que ça se peut que ça t’arrive, tu penses juste que tu es une incompétente, que tu es une mauvaise mère. C’est ça qui me fait le plus de peine. »

Le 26 janvier à 19 h à Canal Vie. En rattrapage sur Crave et Noovo. ca.