Dans un texte publié dans Les Échos plus tôt cet automne, le philosophe et écrivain français Gaspard Kœnig se demande s’il faut interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Ce qui a suscité de vives réactions. Est-ce la bonne approche ? Que font les adolescents sur les réseaux sociaux ?

Publié le 28 nov. 2021
Olivia Lévy
Olivia Lévy La Presse

Au même moment, la lanceuse d’alerte Frances Haugen, ancienne employée de Facebook, a fait couler des études dans les médias qui montraient que Facebook était au fait des conséquences psychologiques négatives pour les adolescentes d’être exposées aux images publiées sur les réseaux sociaux comme Instagram. Et que malgré tout, rien n’a été fait pour protéger les jeunes.

Attention, toutefois.

PHOTO FOURNIE PAR STÉPHANIE LÉONARD

La Dre Stéphanie Léonard, psychologue

Il ne faut pas diaboliser les réseaux sociaux, car les interdire aux adolescents va provoquer l’effet inverse.

La Dre Stéphanie Léonard, psychologue

Elle explique qu’il existe des études qui démontrent que plus les jeunes passent de temps sur les réseaux sociaux et plus ils se comparent, plus ils se sentent anxieux et risquent d’avoir des symptômes de dépression et des problèmes d’estime d’eux-mêmes. Mais des nuances s’imposent, souligne-t-elle.

« Il faut comprendre que ce sont les adolescents qui passent vraiment beaucoup de temps sur les réseaux sociaux et qu’il n’y a pas de consensus sur le nombre d’heures. Est-ce plus de trois ou quatre heures par jour et sur quel réseau social précis ? », s’interroge la psychologue spécialisée dans le traitement des troubles de l’alimentation. « L’autre facteur important, c’est qu’il y a des effets néfastes chez les jeunes qui ont déjà une fragilité. Les réseaux sociaux vont exacerber cette fragilité. »

Une étude publiée en 2019 et menée par des chercheurs affiliés au Centre de recherche du CHU Sainte-Justine et au département de psychiatrie de l’Université de Montréal révèle que l’utilisation des médias sociaux et de la télévision pourrait augmenter les symptômes de dépression chez les adolescents. Cette étude, d’une durée de quatre ans et réalisée sur près de 4000 adolescents canadiens, montre que plus ces derniers utilisent fréquemment les médias sociaux et la télévision, plus ils présentent des symptômes de dépression plus graves.

Consultez l’étude (en anglais)

Et quand ils consultent des sites et des émissions qui les encouragent à se comparer aux autres, ils sont plus susceptibles d’avoir une mauvaise estime d’eux-mêmes. Il est donc important de surveiller ce que font les adolescents sur les réseaux sociaux et le temps qu’ils y consacrent.

Du bon… et du mauvais

Nina Duque, spécialiste des pratiques numériques, estime qu’il faut mettre en perspective ce que font les jeunes sur les réseaux sociaux. Elle ne nie pas les problèmes, mais souligne que pour la majorité des adolescents, ça se passe bien. « C’est un espace qu’ils utilisent avant tout pour s’exprimer, dit-elle. Le numérique, c’est le téléphone des années 1980 ! Nous passions des heures au téléphone. C’est vraiment ce qu’ils font le plus, discuter avec leurs amis. Les trois quarts du temps, c’est un outil de sociabilité, surtout chez les 12-15 ans. »

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Nina Duque, doctorante et chargée de cours au département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal

C’est ce que fait Émilie Turgeon, 15 ans. Elle utilise les réseaux sociaux pour communiquer avec ses amis, notamment sur Snapchat et Instagram. « Et Facebook, c’est pour aller sur Messenger, pour parler aussi à mes amis ! Je texte mes parents, mes sœurs et amis. Je regarde des vidéos sur YouTube, des films et des séries sur Netflix. Je suis aussi abonnée à des comptes sur Instagram d’influenceuses et d’artistes comme Charlotte Cardin. »

Charlotte Touze, qui aura 16 ans en décembre, utilise Instagram et Snapchat aussi pour parler à ses amis et participer à des discussions sur des groupes. « Sur TikTok, dès que je suis dessus, j’ai du mal à m’en défaire. Mais j’y apprends plein de choses : des recettes de cuisine, des astuces pour le soccer, pour les maths, c’est très utile. » Elle dit passer entre trois et quatre heures par jour sur les réseaux sociaux.

« Se divertir est le deuxième usage que font les jeunes sur les réseaux sociaux, puis vient le partage de contenus et les découvertes », précise Nina Duque, doctorante et chargée de cours au département de communication sociale et publique à l’Université du Québec à Montréal. « C’est la télé 2.0, il y a YouTube, TikTok, Netflix évidemment. L’adolescence est une période de changement, les jeunes ont envie de se divertir, de découvrir de nouvelles passions. »

La psychologue Stéphanie Léonard souligne que l’utilisation des réseaux sociaux est compliquée à gérer. Oui, il y a des effets néfastes qu’il ne faut pas nier, mais il y a aussi beaucoup d’éléments positifs. « C’est une façon d’apprivoiser les relations avec les autres. On peut y apprendre toutes sortes de choses. On peut aussi être exposé à du contenu bienveillant, parler de sujets plus délicats. Ça permet aussi de voir de la diversité corporelle. »

Caroline Rouen-Mallet, maîtresse de conférences à l’Université de Rouen, en France, ne pense pas qu’il faille interdire les réseaux sociaux aux adolescents, mais elle met en garde contre certains dangers.

PHOTO FOURNIE PAR CAROLINE ROUEN-MALLET

Caroline Rouen-Mallet, maîtresse de conférences à l’Université de Rouen

L’exposition à des contenus inappropriés, violents, à caractère sexuel, pour des jeunes en construction, c’est inadapté et c’est un danger de tous les instants sur le web. Au-delà des réseaux sociaux.

Caroline Rouen-Mallet, maîtresse de conférences à l’Université de Rouen

Elle souligne d’autres problèmes qui peuvent apparaître. « Il y a aussi la difficulté de se concentrer des jeunes, la dépendance, la cyberintimidation. Le problème de l’estime de soi, ça fait partie de nos travaux de recherche d’étudier l’impact de la consommation numérique sur le développement du trouble du comportement alimentaire, parce qu’à force de consommer des images provenant d’influenceuses, les femmes s’approprient de nouvelles normes corporelles, s’imposent de nouveaux modèles et se comparent en permanence à ce qu’elles voient. Et cette comparaison 24 h sur 24 à des corps parfaits finit par avoir un impact délétère sur leur estime de soi, notamment sur Instagram. »

 Stéphanie Léonard précise que les types de réseaux sociaux qui sont le plus dommageables sont ceux où le média est l’image, comme Instagram justement. « Il y a ceux où la rétroaction est importante, être dans l’attente du nombre de likes est dommageable pour l’estime de soi, un like a le pouvoir de booster ou de déprimer. »

Certains jeunes se disent toutefois conscients des images irréalistes qu’on peut y retrouver. « Je sais que sur Instagram, les visages et corps parfaits ne correspondent pas à la réalité. On en parle entre amies et on sait que ce n’est pas possible de ressembler à ça. Il faut le comprendre, peut-être que c’est plus difficile pour certaines », souligne Émilie Turgeon.

Charlotte Touze partage la même opinion. « Je sais que les photos sont modifiées. On en parle même en classe, dans mon cours d’histoire-géographie-géopolitique, on y aborde la question de la désinformation sur les réseaux sociaux », dit celle qui est en première année de cégep.

Un cours s’impose

L’apprentissage est la clé. Les trois spécialistes interrogées sont d’accord sur ce point.

« Il devrait y avoir dans les écoles un cours sur la façon de naviguer sur le web et les réseaux sociaux, pense Stéphanie Léonard. Il faut préparer les jeunes. Ils apprennent par essais-erreurs, mais on pourrait mieux les guider. Comme parent, on le fait selon nos connaissances, mais ça devrait faire partie de l’apprentissage scolaire. »

Caroline Rouen-Mallet remarque que beaucoup de parents se sentent dépassés par les technologies, les réseaux sociaux, et qu’ils ne savent pas cadrer la consommation de leurs enfants. « Un parent va demander à son enfant où il va physiquement quand il sort, mais il ne va pas lui demander où il va virtuellement. Or, il faut le guider. C’est un territoire bien plus dangereux que la télévision, car il peut y faire de très mauvaises rencontres dit-elle. Il faut que les campagnes de prévention ciblent aussi les parents pour qu’ils accompagnent mieux leurs enfants sur le terrain virtuel. »

« On ne peut pas leur interdire et on ne peut pas toujours suivre nos adolescents à la trace. Mais il faut les outiller, il faut qu’ils comprennent comment faire les bons choix, et ça fait partie d’un vrai apprentissage », conclut Stéphanie Léonard.

Nombre d’heures passées en moyenne sur l’internet par les jeunes Québécois de 13 à 17 ans en 2020

  • 41 % : Plus de 15 heures
  • 18 % : De 11 à 15 heures
  • 38 % : 10 heures et moins

Activités sur l’internet des jeunes de 13 à 17 ans en 2020

  • 84 % : Écouter des vidéos sur l’internet, par exemple sur YouTube
  • 76 % : Utiliser l’internet dans un cadre scolaire
  • 70 % : Jouer à des jeux en ligne (seul ou avec des amis)
  • 64 % : Envoyer des messages textes
  • 64 % : Utiliser les réseaux sociaux, pour consulter ou publier du contenu ou interagir avec des amis ou des membres de la famille
  • 63 % : Écouter des séries ou des films sur l’internet, par exemple sur Netflix
  • 62 % : Visiter des sites web de divertissement
  • 56 % : Écouter ou télécharger de la musique sur l’internet

Source : La famille numérique, NETendances 2020, une réalisation de l’ATN, l’Académie de la transformation numérique