(Montréal) Les tout-petits du Québec n’ont pas été épargnés par la pandémie qui a vu une détérioration de leur santé mentale et de leur santé physique en général, une tendance qui est beaucoup plus lourde chez les petits enfants de milieux défavorisés.

Pierre Saint-Arnaud La Presse Canadienne

L’Observatoire des tout-petits a produit cette année un rapport qui détonne avec ses constations habituelles, puisque sa cueillette de données au Québec couvre jusqu’à l’année 2019 et on a dû se rabattre sur des études internationales pour tenter de dégager des tendances quant à l’impact de la pandémie, qui s’est amorcée au début de 2020.

« C’est un portrait un peu particulier », reconnaît la directrice de l’Observatoire, Fanny Dagenais. Elle explique que l’organisme a décidé de partir avec, comme base, les données des grandes enquêtes de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) et de la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ) et de les bonifier.

« On a pris des données pour avoir un coup de sonde pré-COVID et les encadrer avec le résultat d’une recension des études publiées depuis le début de la pandémie. »

Détérioration plus marquée en milieu défavorisé

Le résultat ? Un portrait qui montre que les 0-5 ans des familles défavorisées, déjà désavantagés, ont vu leur situation se détériorer encore plus vite que celle des enfants de familles mieux nanties.

« On sait que les familles en situation socioéconomique plus défavorisée ont été plus touchées par les effets de la COVID. On voit que le résultat de la recension des études scientifiques publiées depuis le début de la pandémie nous démontre vraiment des effets sur ces dimensions-là. »

Un exemple probant se situe du côté de l’alimentation, explique Mme Dagenais.

« L’incidence aurait été positive chez certaines familles mieux nanties parce que les parents se sont retrouvés chez eux avec plus de temps pour cuisiner, ce qui peut avoir eu des répercussions positives sur la qualité de l’alimentation. »

À l’opposé, dit-elle, « les familles qui étaient vulnérables avant la pandémie sont celles qui ont été frappées le plus durement par la pandémie. C’est au sein de ces familles qu’on a connu plus de pertes d’emploi et, donc, de l’insécurité alimentaire. Quand on a du mal à remplir le panier d’épicerie, ça peut affecter la qualité de l’alimentation.

« On voit que la pandémie peut avoir eu des répercussions positives pour certaines familles mieux nanties, mais des répercussions négatives sur l’alimentation des tout-petits dans les milieux défavorisés. »

Trop d’écrans, pas assez de mouvement

Par ailleurs, les données prépandémie indiquent que 40 % des 3 à 5 ans ne faisaient pas assez d’activité physique pour leur âge et que plus de la moitié (52 %) passaient plus de temps que recommandé devant les écrans. Peut-on tenir pour acquis que cette situation s’est aggravée en pandémie ? « C’est définitivement une hypothèse qui tiendrait la route parce que de nombreuses études ont documenté l’effet de la pandémie sur la sédentarité chez les enfants et sur le temps passé devant les écrans », fait valoir Fanny Dagenais.

Encore là, la situation est vraisemblablement exacerbée chez les ménages moins nantis, explique-t-elle.

« Les familles qui vivent dans des quartiers qu’ils jugent non sécuritaires, c’est certain qu’à ce moment, les parents vont préférer les avoir à l’intérieur en train d’écouter la télé qu’à l’extérieur où il pourrait y avoir des risques pour eux. Aussi, toute la question de la conciliation famille-travail peut jouer parce qu’à cet âge, les enfants, à moins d’avoir une petite cour clôturée, ce qui n’est pas le cas de toutes les familles, on doit les accompagner à l’extérieur, les amener au parc par exemple. »

Santé mentale mise à mal

Les données sur la violence conjugale sont également assez effarantes lorsqu’on constate que 11 % des mères d’enfants de 6 mois à 5 ans auraient subi de la violence pendant leur période périnatale, donc entourant la grossesse, violence provenant du conjoint ou de l’ex-conjoint. « C’est une statistique que l’on croit qui pourrait sous-estimer la réalité puisque de nombreuses études menées ici et à travers le monde ont documenté une augmentation de la violence au sein des familles, autant la violence conjugale que la violence faite aux enfants pendant la période de la pandémie. »

Évidemment, il s’agit là d’une source de stress majeur pour un enfant de moins de 6 ans, mais même dans les cas où il y a absence de violence, on estime que la santé mentale des tout-petits en a pris un coup durant la pandémie.

« Les études réalisées dans plusieurs pays ont démontré que les enfants sont parmi ceux dont la santé mentale s’est le plus détériorée pendant la pandémie et certaines études ont documenté une augmentation des symptômes anxieux et dépressifs, des troubles du comportement, une diminution de la capacité d’attention des enfants et de la quantité et la qualité du sommeil », rapporte Mme Dagenais.

Andréane Melançon, conseillère scientifique spécialisée en développement de l’enfant à l’Institut national de santé publique (INSPQ), ajoute qu’encore là, le statut socioéconomique joue beaucoup. « Chez les familles qui sont plus défavorisées socioéconomiquement, les enfants vont moins bien comparativement aux familles plus favorisées. On peut penser que ces parents-là ont probablement des emplois plus précaires, donc ils ont plus de stress. Si les parents sont stressés, les enfants vont attraper ce stress. »

Impact sur les parents

« Quand les parents n’ont pas d’inquiétude parce que leur travail n’a pas été coupé par la pandémie et qu’on a pu avoir une bonne installation en télétravail, on est moins stressé », poursuit-elle. Mme Melançon, qui a procédé à la recension des études internationales pour l’Observatoire, avertit toutefois qu’il n’est pas question de minimiser l’impact sur les familles mieux nanties « parce que tout le monde a vécu des expériences négatives avec la pandémie ».

Et si le stress des parents déteint sur les tout-petits, il en va de même en sens inverse, renchérit Mme Dagenais. « Quand on s’occupe d’un enfant qui a des troubles de comportement, qui ne dort pas bien la nuit, probablement que le parent ne dort pas très bien non plus. C’est sûr que dans un contexte de pandémie, où les sources de stress ont eu tendance à s’accumuler au sein des familles, c’est certain que ç’a pu avoir des répercussions également sur les parents. »

D’ailleurs, ajoute-t-elle, « les études ont démontré que les parents avaient eu davantage de problèmes de santé mentale pendant la pandémie et que, quand on regarde l’ensemble des adultes, le sous-groupe des adultes ayant des jeunes enfants était plus à risque d’avoir eu des conséquences au niveau de la santé mentale ».

Solutions : services de garde, aménagement et logement

Que faire pour contrer ces impacts négatifs sur la santé mentale et physique des enfants ? Sans surprise, les solutions ressemblent à un énoncé des grands problèmes de l’heure, à commencer par l’assurance de services de garde de qualité, le logement et l’aménagement urbain.

« Des services de garde de qualité vont favoriser la qualité de l’alimentation et s’assurer que l’enfant est actif physiquement pour aider le développement moteur », affirme Mme Dagenais. Les municipalités aussi doivent « favoriser l’accès à des lieux sécuritaires, des parcs qui sont adaptés pour les tout-petits, que les parents vont se sentir à l’aise de fréquenter sans avoir peut que l’enfant se blesse ».

« Il faut aussi favoriser l’accès à un logement abordable, un stress qui peut être assez important pour une famille qui paie trop cher pour son loyer, ce qui met vraiment de la pression sur l’équilibre financier. C’est démontré que le fait de vivre dans un logement insalubre ou encore dans un quartier de mauvaise qualité, ç’a des répercussions sur le développement des tout-petits, sur leur santé physique et leur santé mentale », conclut-elle, ajoutant encore un poids dans la balance défavorable aux familles défavorisées.