La pandémie et tout l’isolement qu’elle a provoqué ont contribué au départ du Québec d’expatriés français. La Presse a tenté de cerner l’ampleur du phénomène.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Elsa Martinez et Thomas Delecourt, un couple de Français de la région parisienne, voulaient découvrir le Canada. À leur demande, leur employeur les a transférés à son bureau de la ville de Québec, où ils ont posé leurs valises en septembre 2018, un visa de deux ans en poche et plein de rêves en tête.

Ils s’y sont plu. En février 2020, le couple a entrepris de demander un renouvellement de visa qui lui permettrait de rester au Québec au moins jusqu’en juillet 2022. Dans la foulée, Elsa est tombée enceinte de leur premier enfant.

Elsa, 31 ans, pensait vivre au Québec pour quelques années, peut-être cinq ou six ans, à condition de revenir se ressourcer en France tous les trois à six mois. Thomas, lui, se voyait au Québec toute la vie. L’idée de demander la résidence permanente n’était pas exclue.

Puis la pandémie a éclaté.

Mes proches m’ont vue quand j’étais enceinte de deux mois. Quand ils m’ont revue, j’avais un bébé de trois mois dans les bras.

Elsa Martinez

Elle est venue présenter Trystan en France aux Fêtes, avec tous les tests et les quarantaines que ça implique.

Au retour, le couple a abordé la question du retour en France. Puis, en avril, la petite famille a traversé l’océan Atlantique de toute urgence. Le père d’Elsa avait contracté la COVID-19 et ça n’allait pas. Il est mort trois jours après l’arrivée de sa fille.

PHOTO PATRICE LAROCHE, LE DOLEIL

Elsa Martinez, Thomas Delecourt et leur fils Trystan

« Ça a tellement été un cauchemar pour y aller et pour revenir que je me suis dit : “Non, je n’ai pas envie de subir ça à nouveau” », raconte Elsa Martinez. La famille Delecourt-Martinez quittera définitivement la Belle Province cet été, avant d’avoir pu découvrir pleinement la région. « L’éloignement imposé par la pandémie, c’était trop dur à vivre », dit-elle.

Nombreuses demandes

À l’échelle internationale, les expatriés français sont plus nombreux qu’avant à penser au retour. Le tiers d’entre eux envisagent de se réinstaller en France à terme, selon l’Observatoire de l’expatriation, consultation menée cet hiver par la Banque Transatlantique auprès de 8000 Français vivant à l’étranger. C’est six points de pourcentage de plus que l’année précédente, conséquence de la pandémie.

« Les signaux que nous avons, qu’il s’agisse des inscriptions sur les registres consulaires ou dans les lycées français ou des échanges que nous avons avec nos clients, montrent qu’il y a un peu plus de retours qu’à l’habitude, surtout chez les immigrants temporaires », indique Vincent Joulia, membre du Directoire de la Banque Transatlantique.

C’est ceux qui arrivent en fin de visa, ceux qui ont vécu difficilement la crise parce qu’ils n’ont pu rentrer en France ou encore ceux qui ont perdu leur travail et leur revenu. Et surtout, ce sont des départs qui ne sont pas compensés par des entrées.

Vincent Joulia, membre du Directoire de la Banque Transatlantique

Qu’en est-il à Montréal ? Le flux migratoire entre la France et le Québec est constant et il est difficile de chiffrer les départs : le ministère de l’Immigration ne possède pas ces statistiques.

Le Consulat général de France à Montréal compte 61 000 Français inscrits au Registre des Français à l’étranger dans sa circonscription. Ce chiffre est resté assez stable pendant la pandémie, mais il doit être analysé avec prudence : l’inscription au Registre n’est pas obligatoire (il y aurait en réalité de 120 000 à 150 000 Français dans la circonscription).

Le Consulat comptabilise aussi les demandes de certificat de changement de résidence, qui permet aux Français non inscrits au Registre de certifier leur départ du Québec. Ces demandes ont doublé entre les cinq premiers mois de 2019 et les cinq premiers mois de 2021. Ces chiffres sont cependant trop parcellaires pour qu’on puisse en tirer des conclusions, indique Sophie Lagoutte, consule générale de France à Montréal.

Sur le plan des impressions, maintenant, Sophie Lagoutte n’a pas le sentiment qu’il y a hémorragie, mais à ses yeux, la pandémie a suscité une réflexion sur l’expatriation. Depuis le début des années 2000, avec la démocratisation du prix des billets d’avion, on a vu une très forte expansion des communautés françaises à l’étranger, notamment à Montréal, dit-elle. La pandémie a grandement compliqué les allers-retours entre la France et le Québec, qui adoucissaient l’éloignement.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Sophie Lagoutte, consule générale de France à Montréal

Sophie Lagoutte souligne que la décision de retour est souvent le résultat d’une conjonction de facteurs.

Certains ont entamé un mouvement de retour parce qu’il y avait cette angoisse de ne pas pouvoir venir en cas de besoin.

Sophie Lagoutte, consule générale de France à Montréal

Les expatriés ont aussi souffert de ne pouvoir fréquenter leurs amis de Montréal – qui leur tiennent lieu de famille – pendant la pandémie, constate Solange Panes, présidente de l’organisme Montréal Accueil, dont la mission est de créer des liens entre les expatriés. C’était d’autant plus difficile quand, au même moment, en France, les gens étaient autorisés à se voir.

« J’ai perçu beaucoup de fatigue et de lassitude », note Mme Panes, qui assistera cet été au départ de nombreux expatriés, dont une vingtaine dans son entourage.

Dur éloignement

L’éloignement est revenu dans les échanges que La Presse a eus avec cinq familles françaises ayant décidé de quitter le Québec.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Claire Krug et son fils Joseph retourneront vivre en France.

Claire Krug, son mari et leur fils de 15 ans, Joseph, quitteront le Québec cet été après avoir vécu près de quatre ans à Montréal. La qualité de vie leur plaisait au Québec, où ils pensaient à l’origine rester six ou sept ans.

Si la raison principale de leur retour en France est d’ordre financier, la pandémie a aussi joué un rôle. « Le fait de travailler à la maison a accéléré notre décision, explique Claire Krug. Il y a une lassitude, en fait. Et nos deux filles adultes, qui sont restées en France, ne peuvent pas venir nous rendre visite ici. L’éloignement est encore plus important. »

PHOTO FOURNIE PAR GUILLAUME DUEYMES

Caroline Jouan, Guillaume Dueymes et leurs enfants Vinciane, 2 ans, Émilien, 5 ans et Timothée, 7 ans

Pour Guillaume Dueymes et Caroline Jouan, deux météorologues qui vivent à Montréal depuis 2006, l’idée de se rapprocher de la famille, en France, leur trottait dans la tête depuis la naissance de leur premier enfant, en 2014, mais la pandémie a créé le terrain propice pour aller de l’avant. Quand on leur a proposé cet hiver deux emplois à Oslo, en Norvège, ils ont dit oui, malgré la tristesse de quitter leur vie au Québec.

Pour moi, la COVID a été l’étincelle. On n’a qu’une vie. On n’a jamais franchi le pas et on approche de la quarantaine.

Guillaume Dueymes

Kim Jandot, 25 ans, est retournée en Nouvelle-Calédonie (collectivité française dans le Pacifique Sud) en avril après avoir passé les sept dernières années au Québec. Son bien-être psychologique en dépendait, dit-elle : le stress, la peur, l’incertitude, le manque de cohérence et de clarté dans les mesures sanitaires… « Ma famille me manquait aussi. J’avais très peur que la COVID-19 arrive en Nouvelle-Calédonie. Ça m’a fait réaliser que personne n’est immortel. Son amoureux, un Québécois, ne peut venir la rejoindre pour l’instant.

Vincent Joulia s’attend qu’il y ait un mouvement de balancier dans le futur, mais il n’est pas certain que le niveau d’avant soit de nouveau atteint avant quelques années. Les mentalités évoluent, dit-il. Selon l’enquête menée par la Banque Transatlantique, 75 % des Français de métropole pensent que la crise de la COVID-19 remet en cause les projets d’expatriation.

Sophie Lagoutte, pour sa part, clôt la rencontre sur une note positive. « Quand même, il reste beaucoup de Français à Montréal ! dit-elle en souriant. Et il y a beaucoup qui étaient très heureux d’être ici pendant la pandémie, qui ont apprécié être dans une ville où il y avait des espaces verts, où ils pouvaient sortir, où les parcs n’étaient pas fermés… »

Moins d’entrées

Selon les statistiques fournies par le ministère fédéral de l’Immigration, beaucoup moins de Français se sont installés au Québec depuis la pandémie. Le nombre de titulaires de permis de travail uniques est passé de 16 330 en 2019, à 9820 en 2020, à 4140 en 2021 (janvier à avril). Les étudiants français sont aussi beaucoup moins nombreux à poser leurs valises au Québec : le nombre de permis d’études qui leur ont été délivrés est passé de 11 805 en 2019, à 6670 en 2020, à 2880 pour les quatre premiers mois de 2021.