Pendant 15 mois de pandémie, les adolescents n’ont pu vivre pleinement leur vie d’adolescent. Qu’est-ce qui leur a manqué ? Comment ont-ils changé ? Et qu’est-ce qu’ils veulent faire, maintenant que la société rouvre enfin ? On donne la parole à des adolescents et à deux médecins qui travaillent avec eux.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Ce qui leur a manqué

Jeanne Sanche, 15 ans, n’avait jamais fait ça de sa vie, mais elle s’est surprise à le faire, dernièrement. Elle a couché sur papier toutes les choses qu’elle aimerait faire cet été, quand les règles sanitaires le permettront.

« J’ai envie de voir des gens, de ne pas regretter l’année qu’on vient de perdre. D’aller à Montréal, d’aller au parc Jean-Drapeau, de visiter Québec, Toronto », énumère l’adolescente.

À l’aube du retour à la vie normale, La Presse a réuni autour d’une table de pique-nique six jeunes de troisième secondaire du collège Durocher à Saint-Lambert, la semaine dernière, pour discuter de l’année qui vient de passer et de cette nouvelle, pleine d’espoir, qui arrive.

Qu’est-ce qui leur a manqué pendant la crise sanitaire ? Leur réponse est unanime : voir du monde.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Mathias Tessier

Personnellement, ce sont les petites affaires qui m’ont le plus manqué, celles qu’on tenait pour acquises. Aller me baigner chez un ami la fin de semaine, aller skier en gang, faire un sleepover, se voir en soirée, aller jouer au soccer dans un parc, aller à La Ronde… C’est ce que j’ai trouvé difficile.

Mathias Tessier, 14 ans

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Alexis Waddell

Avant la pandémie, à l’heure du midi, on rencontrait du monde à la cafétéria, on se faisait de nouveaux amis, on se trouvait des points en commun… Avec la pandémie, on est restreint à sa classe. Et en dehors de l’école, on ne voit que ses amis proches. On est vraiment restreint à un groupe de personnes. C’est l’extérieur de ce groupe-là qui me manque.

Alexis Waddell, 15 ans

Le DNicholas Chadi, pédiatre clinicien et chercheur spécialisé en médecine de l’adolescence au CHU Sainte-Justine, souligne à quel point l’adolescence est une période chargée, une période charnière, tant sur le plan du développement du cerveau que sur celui de la découverte et de la consolidation de son identité.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Le DNicholas Chadi, pédiatre clinicien et chercheur spécialisé en médecine de l’adolescence au CHU Sainte-Justine

Et pendant cette pandémie, ce qui est le plus marquant chez les adolescents, probablement de façon plus importante que la peur liée à la COVID-19, dit-il, « c’est la perte de socialisation, du réseau de soutien, des activités de la vie normale qui sont nécessaires et importantes pour le développement de l’adolescent et de l’adolescente, tant sur le plan psychologique qu’émotionnel ».

Les circonstances liées à la pandémie ont modifié, parfois compromis la socialisation des adolescents, qui ont dû se tourner vers d’autres solutions pour interagir – bien souvent virtuelles. « Un certain développement a dû se faire pendant cette période-là, mais ça a changé un peu la nature des contacts », souligne le DChadi.

Comment ils ont changé

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

La Dre Diana Awad, pédopsychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas

Selon la Dre Diana Awad, pédopsychiatre à l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, il est évident que les adolescents ont raté des occasions au cours des 15 derniers mois. Des occasions de socialisation, d’initiation à de nouvelles choses, de réalisation.

« Cela dit, je pense que les adolescents se sont quand même développés différemment à travers cette pandémie. Ils ont dû s’adapter à beaucoup de nouveautés, suivre les mesures sanitaires, faire l’école à la maison », rappelle la Dre Awad, qui souligne à quel point les adolescents ont fait preuve de résilience et d’altruisme pendant cette crise.

Et 15 mois, dans la vie d’un ado, « c’est très long », souligne le DNicholas Chadi. Le jeune que les parents connaissaient en mars 2020 n’aura peut-être plus tout à fait les mêmes besoins aujourd’hui, en juin 2021. « Si l’enfant, avant la pandémie, ne pensait pas à sortir avec ses amis en soirée, et tout d’un coup, ça devient d’actualité, en effet, ça peut être surprenant pour un parent », convient-il.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Émile Gauvin-Langevin

J’ai vraiment gagné en autonomie avec la pandémie. L’hiver dernier, quand on faisait l’école à distance, je me levais quand même à 7 h 30. Au lieu de me rendre à l’école, j’allais à la patinoire extérieure au parc à côté de chez nous avec un ami de mon équipe de hockey. On pouvait s’améliorer, même en temps de pandémie. Et c’était le fun de voir quelqu’un en personne.

Émile Gauvin-Langevin, 15 ans

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Jeanne Sanche

On a eu plusieurs responsabilités soudainement, sans être préparés. Respecter le couvre-feu, toujours mettre les masques, respecter la distance, toujours se laver les mains, sortir selon des horaires précis pour ne pas se mélanger aux autres groupes… C’est sûr que ça nous prépare aux responsabilités du monde adulte.

Jeanne Sanche, 15 ans

Ce à quoi ils aspirent

Maintenant que le déconfinement est bel et bien entamé, comment les adolescents vont-ils réagir ? Comme c’est le cas pour les adultes, ça va varier d’un adolescent à l’autre, croit la Dre Diana Awad.

« Certains vont vouloir redémarrer en douceur, d’autres vont être un peu plus intenses dans la recherche d’indépendance. Mais ce à quoi on peut s’attendre – et ce qui est souhaitable –, c’est qu’il y ait cette envie-là de socialiser, de sortir, de faire des activités », dit la pédopsychiatre qui, dans son travail, voit souvent des jeunes qui ont malheureusement perdu l’intérêt pour les autres.

Si les jeunes ont envie de rattraper le temps perdu, c’est normal, et c’est sain, croit aussi le DNicholas Chadi. Cette exploration permet aux adolescents de mieux se comprendre, de mieux se connaître, rappelle-t-il. « Il y a des comportements qui sont vus comme normatifs, comme faire des partys, qui ont été affectés par la pandémie. Il peut y avoir une envie de se rattraper là-dedans, de vouloir en faire plus », croit-il.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Alice Thériault-Lebel

Le beau temps qui s’en vient. Avant, je n’aurais jamais pensé aller au parc avec mes amis, le soir. Mais maintenant, je trouve que c’est le fun. Et j’ai envie de faire ça. J’ai envie de sortir, d’explorer le monde, de passer du temps avec des gens autres que mes amis proches. Le sentiment de gang, ça me manque beaucoup.

Alice Thériault-Lebel, 15 ans

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Léa Janevski

J’ai surtout hâte de retrouver une spontanéité. Avec la COVID-19, c’est vraiment stressant, il faut tout planifier tout le temps. J’ai envie de prendre mon vélo, d’aller chez mon amie, de prendre une crème glacée. Je veux vivre pleinement l’été, parce qu’on réalise maintenant que tout ça peut nous être pris à n’importe quel moment.

Léa Janevski, 14 ans

Et les parents ?

Maintenant, qu’est-ce que les parents peuvent faire pour favoriser l’élan de leur ado ? Être présents, et mettre des limites à la fois sécuritaires et facilitantes pour le développement, répond le DChadi. C’est aussi une belle occasion pour ouvrir la discussion avec son enfant, dit-il.

« Il faut parler de partys, de drogue et d’alcool, de vapotage, de sorties, de couvre-feu si on a un jeune ado, de conduite automobile pour les plus vieux… Toutes ces conversations-là, qui n’étaient peut-être pas aussi nécessaires pendant une période de confinement, le deviennent tout d’un coup », note le DChadi.

« L’adolescence est fascinante par ses paradoxes : on a ce besoin immense d’émancipation, mais on a aussi besoin de structure, de supervision et de cadre », rappelle pour sa part la pédopsychiatre Diana Awad, qui invite les parents à suivre leur intuition.