Le plan de Facebook de lancer une version d’Instagram pour les enfants suscite des inquiétudes. Si Facebook (l’entreprise propriétaire d’Instagram) affirme vouloir offrir une plateforme plus privée et plus sécuritaire pour les enfants, des experts estiment que ce n’est pas le bon remède, bien au contraire.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

La nouvelle est sortie le mois dernier. Dans une note interne obtenue par le site d’informations BuzzFeed, le vice-président d’Instagram annonçait la volonté de l’entreprise de mettre au point une version d’Instagram pour que les personnes « de moins de 13 ans puissent utiliser de façon sécuritaire Instagram, pour la première fois ».

Le site ordinaire d’Instagram — réseau social de partage de photos et de vidéos — est réservé aux 13 ans et plus, mais de nombreux enfants y possèdent un compte quand même en mentant simplement sur leur âge. Cette réalité soulève depuis des années des craintes par rapport à la sécurité des enfants sur ces réseaux sociaux.

Joint par La Presse, Jeffrey L. Derevensky, professeur à l’Université McGill, se montre sceptique par rapport à la « solution » étudiée par Facebook.

« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée », estime le directeur du Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes.

PHOTO FOURNIE PAR JEFFREY L. DEREVENSKY

Jeffrey L. Derevensky, directeur du Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes

D’abord, ça va encourager les enfants à rester devant un écran plus longtemps et à ne pas faire autre chose pendant ce temps-là. Ensuite, c’est potentiellement dangereux. Si les jeunes personnes peuvent mentir à propos de leur âge, les plus vieilles personnes peuvent le faire aussi.

Jeffrey L. Derevensky, directeur du Centre international d’étude sur le jeu et les comportements à risque chez les jeunes

Professeur adjoint de psychiatrie computationnelle à la faculté de médecine de l’Université de Montréal, Guillaume Dumas trouve lui aussi l’idée « extrêmement délicate, notamment si cette initiative provient de compagnies dont la principale source de revenus est la publicité ».

Par ailleurs, note le chercheur, le cerveau des enfants est en plein développement et on a encore bien peu de recul par rapport aux répercussions de l’usage des médias sociaux à long terme. Guillaume Dumas est aussi préoccupé par la dépendance qu’entraînent les réseaux sociaux, qui utilisent une amplification algorithmique pour garder leurs utilisateurs connectés le plus longtemps possible.

M. Dumas rappelle enfin que l’expérimentation chez l’humain est encadrée, sur le plan éthique, par la Déclaration d’Helsinki. Cela inclut le consentement éclairé des participants.

PHOTO FOURNIE PAR GUILLAUME DUMAS

Guillaume Dumas, Professeur adjoint de psychiatrie computationnelle à la faculté de médecine de l’Université de Montréal

Facebook a procédé à des expériences sur des millions de personnes sans obéir au même niveau de rigueur éthique. Cela témoigne de l’énorme asymétrie entre le niveau exigé pour la recherche publique — visant le bien commun — par rapport à celui dans le privé — visant plutôt le profit.

Guillaume Dumas, professeur adjoint de psychiatrie computationnelle à la faculté de médecine de l’Université de Montréal

Les avis de ces deux professeurs trouvent écho dans une lettre signée par une coalition internationale de 35 organisations et par des dizaines d’experts. Envoyée le 15 avril au directeur de Facebook, Mark Zuckerberg, la missive exhorte le milliardaire américain à abandonner son projet d’Instagram pour enfants. Les jeunes de 10, 12 ans qui ont déjà un compte sur Instagram ne voudront pas migrer vers une version plus « bébé », estime la coalition, qui craint qu’une plateforme destinée aux enfants ne fasse qu’attirer des enfants encore plus jeunes et « particulièrement vulnérables aux fonctionnalités de manipulation et d’exploitation de la plateforme ».

Consulter la lettre de la coalition internationale

Sécurité et vie privée

Dans un courriel envoyé à La Presse, un porte-parole de Facebook affirme que les équipes travaillent pour protéger les adolescents de plus de 13 ans qui utilisent Instagram et pour repérer le contenu exploitant les jeunes et les enfants, en utilisant notamment l’intelligence artificielle. L’entreprise élabore aussi de nouvelles manières d’empêcher les gens trop jeunes d’accéder à ses réseaux sociaux. Les produits destinés aux jeunes, note le porte-parole, offrent aux parents plus d’options de contrôle et réduisent l’incitation des jeunes à mentir sur leur âge.

« Nous convenons que toute expérience que nous développons doit donner la priorité à la sécurité et à la vie privée des enfants, et nous consulterons des experts du développement de l’enfant, de la sécurité des enfants et de la santé mentale, et des défenseurs de la vie privée », a indiqué le porte-parole de Facebook, assurant du même coup qu’« aucune publicité » ne sera diffusée dans les expériences Instagram conçues pour les enfants de moins de 13 ans.

Selon Jeffrey L. Derevensky, au lieu de créer des sites pour les enfants, « Mark Zuckerberg devrait se contenter de trouver des façons d’améliorer les processus de vérification de l’âge, point. » Quant aux parents, ils ont besoin de surveiller de plus près le temps que les enfants passent devant leurs écrans et ce qu’ils font sur leur téléphone cellulaire, leur tablette ou leur ordinateur, estime M. Derevensky : « Mettre des limites — et surtout les maintenir — est important. »