Le 3 mars, en milieu d’après-midi, Alexis, encore tout endormi, nous accueille chez lui, dans La Petite-Patrie, à Montréal. La famille faisait la sieste. Les nuits sont courtes.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Léa émerge à son tour et amène Naël à Alexis, au salon. Le petit n’a pas encore 3 semaines. « Je te présente Naël », dit fièrement Alexis. Devant nos compliments, Léa, pince-sans-rire, lance : « De toute façon, interdit de dire qu’il est moche ! »

Elle s’assoit lentement, avec précaution.

« Je pensais qu’après l’accouchement, j’allais retrouver un corps normal, confie Léa. J’avais hâte. Finalement, ça ne s’est pas passé comme ça… »

Automne 2020

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Léa Lefevre-Radelli, enceinte de 25 semaines, et son mari, Alexis-Michel Schmitt-Cadet

Nous rencontrons Léa Lefevre-Radelli et Alexis-Michel Schmitt-Cadet pour la première fois le 3 novembre, dans un parc. Au Québec, la deuxième vague de COVID-19 est en pleine ascension. Un petit ventre se profile sous le manteau de Léa, 30 ans, enceinte de 25 semaines. C’est sa première grossesse.

Léa a quitté la France en 2013 pour s’établir à Montréal, où elle a fait son doctorat. Alexis, son mari, est venu la rejoindre en 2014.

Léa est tombée enceinte au mois de mai 2020, après un an d’essai.

Le couple n’a jamais songé à mettre son projet d’enfant en veilleuse quand la pandémie s’est déclarée. « Mes inquiétudes portent plutôt sur l’environnement », glisse Léa.

Comme son médecin de famille ne faisait plus de consultations, Léa n’a pas eu de suivi au premier trimestre. Sans requête du médecin, elle n’a pas pu avoir sa première échographie.

Le couple n’a donc pu voir le bébé qu’à mi-chemin de la grossesse. Fille ou garçon ? Il n’a pas voulu le savoir. Alexis a même proposé de choisir un prénom neutre pour laisser l’enfant être ce qu’il voudra : « Je veux lui donner une liberté que je n’ai pas eue. »

PHOTO LÉA LEFEVRE-RADELLI

Fin novembre, Léa et Alexis peignent les murs de leur nouveau condo. « Je réalise qu’avec le confinement, il y a beaucoup de rituels de passage que nous n’avons pas pu faire : la pendaison de crémaillère, l’aide pour s’installer dans l’appartement, le baby shower… », écrit Léa.

Léa est fière de voir son conjoint aussi investi. Alexis était d’ailleurs fâché de ne pouvoir assister à la seconde échographie à cause des restrictions dues à la COVID-19. « C’est comme si on me retirait le droit d’être là », résume-t-il.

Leurs deux familles vivent en France. Deux sœurs de Léa devaient venir à l’automne, mais elles ont dû annuler leur déplacement, pandémie oblige. « Personne dans ma famille ne va me voir pendant ma grossesse », déplore Léa, qui se sent plus vulnérable loin des siens.

Léa s’accroche à l’idée que sa mère viendra la voir en mars, après l’accouchement, prévu le 13 février.

Hiver 2020

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Léa Lefevre-Radelli, enceinte de 33 semaines, et Alexis-Michel Schmitt-Cadet

Nous sommes le 1er janvier, dans un parc. Pour la première fois, Léa et Alexis ont célébré les Fêtes à Montréal plutôt qu’en France. « On s’est offert plein de petits cadeaux. Ça nous a donné l’impression de recevoir des cadeaux de plein de personnes », raconte Alexis. Famille et amis leur ont aussi envoyé cartes et présents.

À l’approche de la naissance de leur enfant, l’heure est à la réflexion.

« Parfois, en vacances, je tourne en rond, confie Léa, qui est employée dans une université. Je me demande si ça va être comme ça pendant mon congé de maternité. Je commence à avoir peur d’être identifiée uniquement à mon rôle de maman… »

Historien et criminologue de formation, Alexis travaille pour une coopérative d’inclusion sociale et comme thérapeute d’accompagnement. « Il y a la peur de perdre toute une organisation du temps que j’aime bien », résume-t-il.

Léa, qui craignait que tout le monde touche son ventre sans lui demander son avis, est en manque de contacts humains. « Allez-y, touchez mon ventre ! », lance-t-elle en riant.

Récemment, une amie lui a demandé si elle laisserait les gens prendre son bébé dans leurs bras. La réponse était claire : oui. « Pour l’instant, je me protège vraiment plus à cause de la grossesse, mais après, je serais triste qu’il n’ait pas ces contacts. »

Ça va faire quoi, comme génération, des enfants qui n’auront vu que des visages masqués et qui n’auront pas été touchés ? C’est ma plus grande tristesse.

Alexis-Michel Schmitt-Cadet

À la maison de naissance, une nouvelle consigne limite à 15 minutes les rencontres avec la sage-femme. Si l’accouchement ne se passe pas comme prévu, seront-ils déçus ?

PHOTO ALEXIS-MICHEL SCHMITT-CADET

Le 24 novembre, Alexis découvre sur Facebook que des places se sont ouvertes à la maison de naissance Jeanne-Mance, là où Léa souhaitait accoucher. « J’appelle. Je suis le premier. Cri de joie intérieur », écrit Alexis.

« Maintenant qu’on a une place en maison de naissance et qu’on a fait toute cette préparation, oui, j’ai peur d’être déçue », répond Léa.

– Moi, je n’ai pas peur, dit Alexis. Mon rôle, ce sera de créer une bulle autour de Léa.

– Oui, mais si j’ai une césarienne, tu ne pourras rien faire…

– Je pourrai te tenir la main. »

Notre dernière rencontre avant l’accouchement a lieu le 24 janvier, toujours au parc, par une journée froide et venteuse.

La visite de la mère de Léa, en mars, est de plus en plus incertaine. « Aux dernières nouvelles, on parle d’imposer une quarantaine aux frais des voyageurs, souligne Léa. Quand Alexis m’a dit ça, j’ai pleuré. Et je suis allée me coucher. » Alexis se questionne aussi sur le couvre-feu, qui s’applique alors aux sans-abri. Ces mesures tous azimuts, selon lui, tiennent peu compte de l’humain.

« Si ma mère ne peut pas venir en mars et qu’on ne peut pas aller en France l’été prochain, je vais vraiment déprimer », dit Léa, qui garde son sourire malgré tout.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le 3 février, Léa et Alexis se rendent à un suivi en maison de naissance, qu’ils espèrent être le dernier avant l’accouchement.

Naël est arrivé

Le 3 mars, Alexis repense en souriant à cette dernière séance de photos devant la maison de naissance : « On est partis la fleur au fusil, mais boum, badaboum ! on a un peu déchanté. »

À la 40e semaine de grossesse, Léa a senti des démangeaisons dans la paume de la main, signe précurseur de la cholestase gravidique, une affection qui peut provoquer des complications fœtales. Une analyse sanguine a confirmé le diagnostic. Léa a été admise au CHUM, où le travail a été induit. L’accouchement, difficile, s’est soldé par une césarienne. Alexis n’a pas pu tenir les mains de Léa, qui tremblaient trop. Mais il a mis ses mains sur ses épaules.

  • « Pendant deux semaines, je n’ai pas changé de couches ; mes jambes me portaient très peu », dit Léa.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    « Pendant deux semaines, je n’ai pas changé de couches ; mes jambes me portaient très peu », dit Léa.

  • « Je suis fan de ce petit bébé », dit Alexis.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    « Je suis fan de ce petit bébé », dit Alexis.

  • Malgré le lent rétablissement de Léa, l’allaitement se passe bien.

    PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

    Malgré le lent rétablissement de Léa, l’allaitement se passe bien.

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Au retour de l’hôpital, dans le taxi, la réalité a frappé Léa : personne de la famille ne les attendait. Mais des voisins sont tout de même venus les accueillir à la porte. « Ça m’a sauvé le moral », dit Léa.

Léa, très affaiblie, est restée alitée plusieurs jours, se concentrant sur l’allaitement pendant qu’Alexis faisait le reste. Il a presque toujours Naël dans les bras, pour son grand bonheur.

Léa appréhende le moment où Alexis reprendra le travail, dans deux semaines. En raison de la pandémie, les nouveaux parents n’ont plus vraiment de lieux de rencontre pour briser la solitude.

Elle sait désormais que sa mère ne viendra pas en mars : les Français n’ont plus le droit de quitter l’Europe sans motif « impérieux ».

Mais des mains se lèvent, une à une, pour offrir du soutien : des amis, puis une, deux, trois voisines…

« On a vraiment un bon réseau, il faut le dire », souligne Alexis.

Printemps 2021

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Aurélie, une amie, vient en soutien.

Le 7 avril, dans le parc Père-Marquette baigné de soleil, Alexis, Léa et Naël sont accompagnés d’Aurélie Angrignon Atkins, une amie qui passe régulièrement une journée avec eux. Elle apporte parfois le dîner – cette fois, des pâtes aux légumes. Aurélie, qui vit seule, fait maintenant partie de leur « bulle » et s’en réjouit autant qu’eux.

Léa remonte la pente peu à peu : « J’avais tellement peur de tomber en dépression que j’ai accepté toute l’aide qui se présentait. » C’est ainsi qu’elle reçoit, deux fois par semaine, le soutien d’organismes voués aux relevailles. Elle participe aussi à des rencontres sur Zoom avec une doula et d’autres parents.

C’est au tour d’Alexis, qui a repris le travail, d’être fatigué.

Leur souhait pour les mois à venir ? « Partir en France l’été prochain ! », répondent-ils à l’unisson et dans un éclat de rire.